Sur le mythe de la "civilisation judéo-chrétienne" proclamée par certains en Occident — et ce qu'elle efface
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| Porte de la Grande Mosquée de Sidi Boumediène (c) Nacym Baghli - El Eubbad, Tlemcen (2026) |
N. B.
La Fable Judéo-Chrétienne
Ce que je sais, parce que je suis
Nacym Baghli — Alger, lundi 13 avril 2026
Ce matin, un homme venu de Rome a posé le pied sur mon sol.
Pas mon sol au sens de la propriété. Au sens de l'appartenance.
Ce sol d'Alger qui est aussi le sol de Tlemcen, de Hippo Regius, de Tigzirt, de Timgad. Ce sol berbère qui fut romain avant d'être chrétien, chrétien avant d'être islamique — et qui est tout cela en même temps, sans contradiction, parce que la terre ne connaît pas le schisme. Elle reçoit tout ce qu'on lui confie et le transforme en pierre, en racine, en mémoire.
Cet homme s'appelle Léon XIV. Il est pape. Il est augustinien — fils spirituel d'un homme né ici, à quelques centaines de kilomètres à l'est, dans la ville qu'on appelle aujourd'hui Annaba. Augustin d'Hippone. Africain. Berbère. Le plus grand théologien de l'Occident chrétien est l'un des nôtres. Cela, personne ne me l'enlèvera.
La nuit précédente, depuis l'autre rive du monde, un homme de pouvoir l'avait attaqué publiquement — parce que ce pape avait osé appeler à la paix au milieu d'une guerre. L'homme de pouvoir avait dit que Dieu approuvait ses missiles. Le pape avait répondu depuis son avion, cap sur Alger :
"Je n'ai pas peur."
J'ai lu cette séquence et j'ai pensé : voilà. Voilà exactement le sujet.
Avant-propos — On m'a volé quelque chose. Je viens le reprendre.
Je veux être clair sur ce que ce texte est — et sur ce qu'il n'est pas.
Ce n'est pas un texte de colère. Ce n'est pas un réquisitoire contre l'Occident, contre le christianisme, contre le judaïsme. Ce n'est pas non plus un plaidoyer identitaire au sens étroit du terme.
C'est une restitution.
Je dois confesser quelque chose : j'ai longtemps hésité à écrire ces pages. Non par manque de conviction — mais par conscience du poids. Dire que la "civilisation judéo-chrétienne" est un mensonge, c'est s'exposer. C'est risquer d'être réduit à ce que l'on dénonce : un identitaire de plus, une voix parmi les ressentiments. Ce n'est pas ce que je suis. Et c'est précisément pour cela que j'écris.
Ce que je veux, au fond, c'est le contraire d'une guerre des civilisations. Je veux le dialogue. Je veux le vivre-ensemble. Je veux cette Méditerranée qui fut pendant des siècles un lac de rencontres plutôt qu'une frontière liquide. Et c'est précisément parce que je veux tout cela que je refuse la formule qui le sabote — cette "civilisation judéo-chrétienne" qui ne sert qu'à définir un dedans et un dehors, un nous et un eux, une pureté et une menace.
On me dit depuis des années — depuis des décennies — que je n'appartiens pas à la civilisation. Que l'islam est extérieur à l'histoire de l'humanité pensante. Que l'Europe, l'Occident, le monde "développé" reposent sur des fondements "judéo-chrétiens" dont je serais exclu par nature, par naissance, par foi.
On me dit cela avec des mots soignés, des costumes bien coupés, des think tanks subventionnés, des tribunes dans de grands journaux. On me le dit aussi — et c'est là que le masque tombe — avec des lois, des frontières, des guerres, et des bombes larguées sur des civils au nom de cette même "civilisation".
Je ne réponds pas par la haine. Je réponds par les faits. Par l'histoire. Par les textes. Et surtout, par ce que je suis.
Si j'ai une intolérance — une seule, absolue, viscérale — c'est celle du mensonge organisé. Non le mensonge de l'ignorance, qui peut se corriger. Mais le mensonge intentionnel, celui qui sait ce qu'il fait, qui prend le sacré pour en faire une arme, qui prend l'histoire pour la falsifier, qui prend les noms de Dieu pour en faire des drapeaux de guerre. Ce mensonge-là, je ne peux pas le laisser passer. Pas en mon nom. Pas sur ma terre. Pas devant mes enfants.
Je suis algérien.
Je suis berbère — amazigh, ce qui signifie homme libre. Avant l'islam, avant le christianisme, avant Rome, mes ancêtres étaient déjà là. Ils regardaient cette mer. Ils construisaient des maisons avec ces pierres. Ils appelaient le divin avec des mots que ni l'arabe ni le latin ni le grec ne connaissaient encore.
Je suis arabe de langue et de cœur — parce que l'arabe est la langue dans laquelle Dieu m'a parlé, et dans laquelle mes enfants apprennent à prier. Il y a quelque chose d'irréductible dans le fait d'entendre un enfant réciter la fatiha pour la première fois. Ce n'est pas de la transmission mécanique. C'est une civilisation entière qui traverse une voix. Chaque lettre de cet alphabet est un signe (âya), comme les versets du Coran, comme les phénomènes de l'univers. Vivre en arabe, c'est vivre dans une langue qui rappelle à chaque instant que la réalité est signifiante.
Je suis africain — fils d'un continent que l'on a pillé et que l'on continue de traiter comme un réservoir de ressources et de corps. Un continent dont l'avenir, je le crois profondément, est celui de toute l'humanité.
Je suis méditerranéen — riverain d'une mer qui fut le berceau de toute civilisation connue, et qui appartient autant à Alger qu'à Rome, autant à Tunis qu'à Marseille.
Je suis maghrébin — héritier d'un espace qui fut, pendant plusieurs siècles, le laboratoire intellectuel et spirituel du monde entier.
Je suis musulman — soumis à Dieu seul. Non à une idéologie. Non à un empire. Non à une formule géopolitique inventée dans les années 1940 pour des besoins dont je n'étais pas l'auteur.
Je suis contemplatif — en chemin, imparfaitement, avec tout ce que cela implique de doute et de recommencement. Ce n'est pas une école. C'est une orientation : vers l'intérieur, vers la source, vers le Nom qui précède tous les noms. Concrètement, cela ressemble à ceci : l'aube, avant que la ville se réveille, un wird récité à voix basse. Rien de spectaculaire. Juste une tentative quotidienne de rester accordé à quelque chose de plus grand que soi.
Et je suis architecte. Ce détail a son importance. Je lis les bâtiments et les villes avant de lire les textes — leurs fondations, leurs matériaux, l'époque de leur construction, les mains qui les ont élevés. Cette méthode, je l'applique aussi aux idées.
De cet endroit précis — de cette intersection de terres, de langues, d'histoires et de foi — je dis :
La "civilisation judéo-chrétienne" est un mensonge.
Non pas un mensonge innocent. Un mensonge construit, instrumentalisé, et dont les conséquences sont, aujourd'hui, visibles aux yeux du monde entier.
Qu'on me comprenne bien dès ici : je ne mets pas en cause le christianisme, le judaïsme, ni l'islam. Ces trois traditions sont pour moi des sources de lumière, et les croyants sincères qui les vivent de l'intérieur — dans leur prière, leur éthique, leur amour du prochain — sont mes frères et mes sœurs, sans exception. Je sais aussi que la manipulation du religieux n'est pas l'apanage de l'Occident : elle existe dans le monde musulman également, et je la condamne avec la même intransigeance partout où elle se manifeste — qu'elle prenne le visage d'un théologien qui légitime une tyrannie, d'un prédicateur qui fabrique de la haine, ou d'un État qui s'approprie Dieu pour museler son propre peuple.
Ce que je combats ici, c'est une chose précise : la confiscation du sacré par le pouvoir politique, à des fins d'exclusion, de guerre et de domination. Et le premier tort de cette confiscation, c'est qu'elle trahit non seulement les autres — mais ses propres croyants.
Voici pourquoi.
I — La fabrique d'une exclusion
Quand on me présente la formule "civilisation judéo-chrétienne", mon premier réflexe est celui de l'architecte : qui a bâti ça ? quand ? avec quels matériaux ? et pourquoi ?
La réponse est précise et documentée.
Cette formule n'a pas d'origine théologique. Elle naît aux États-Unis dans les années 1930-1940, forgée dans le contexte de deux nécessités politiques : intégrer les juifs américains dans un front commun contre le nazisme, et construire un bloc culturel uni face au communisme athée soviétique. Le sociologue Will Herberg la théorise en 1955 dans Protestant, Catholic, Jew — une identité civique américaine à trois piliers, dressée contre l'athéisme soviétique.
Ce n'est pas de la théologie. C'est de la stratégie.
En Europe, la formule migre et mute. Elle devient le marqueur de ce que l'Europe n'est pas — c'est-à-dire, implicitement, islamique. Samuel Huntington la consacre dans son Choc des civilisations (1996) comme frontière géopolitique permanente. Dès lors, elle ne sert plus seulement à inclure les juifs dans le club occidental. Elle sert à en exclure le milliard et demi de musulmans du monde.
Chaque fois qu'un responsable politique évoque "nos valeurs judéo-chrétiennes", il ne parle pas de théologie — il ne connaît généralement ni la Torah ni l'Évangile avec la profondeur requise. Il parle d'une frontière. Il dit : vous, de ce côté. Eux — nous — de l'autre.
C'est un mur. Pas un patrimoine.
Et comme tout mur bâti sur des fondations mensongères, il ne résiste pas à l'examen.
II — Mais d'abord : le judaïsme et le christianisme sont-ils vraiment frères ?
Avant même d'évoquer l'islam, posons la question que les promoteurs de cette formule esquivent soigneusement.
Théologiquement : non.
Et la raison de ce non s'appelle Jésus (a.s.).
Le christianisme se fonde entièrement sur la reconnaissance de Jésus (a.s.) comme Messie, Fils de Dieu, deuxième personne d'une Trinité divine. Le judaïsme rejette cette affirmation de façon absolue — non comme une erreur bénigne, mais comme une idolâtrie fondamentale, ce que les rabbins appellent shittuf : l'association d'un être humain à Dieu. Les deux traditions se définissent l'une contre l'autre précisément sur ce point central.
L'histoire confirme cette rupture avec une brutalité que l'on préfère oublier. Pendant des siècles, les juifs d'Europe ont été persécutés, expulsés, massacrés — non pas par le Christ (a.s.) ni par l'Évangile authentique, mais par des pouvoirs politiques qui instrumentalisaient le christianisme à leurs propres fins. L'Inquisition espagnole de 1492 chasse les juifs et les musulmans dans la même vague. Les pogroms d'Europe orientale s'étendent sur des générations. La Shoah se produit dans une Europe où des régimes totalitaires ont mobilisé des références culturelles et religieuses pour légitimer l'inavouable — pendant que d'autres chrétiens, des milliers de prêtres, de religieuses, de croyants ordinaires, mouraient précisément pour avoir protégé des juifs au péril de leur vie.
Les juifs d'Europe n'ont pas été victimes du christianisme. Ils ont été victimes de ceux qui le confisquaient. Et les premiers chrétiens à le savoir étaient ceux qui résistaient.
Et pendant ce même temps, que se passait-il de notre côté de la Méditerranée ?
Maïmonide naît à Cordoue en 1138, sous souveraineté islamique. Il rédige son Guide des égarés en judéo-arabe. Les plus grands penseurs juifs médiévaux — Saadia Gaon, Yehuda Halevi, Ibn Ezra — baignent dans la culture islamique, en parlent la langue, y forgent leur pensée. L'Empire ottoman, aux XVe et XVIe siècles, accueille les juifs expulsés d'Espagne par les Rois Catholiques. Le sultan Bayezid II envoie sa propre flotte les chercher.
En Algérie et au Maghreb, les communautés juives ont vécu des siècles de coexistence féconde avec leurs voisins musulmans — une réalité documentée, incarnée, jusqu'à ce que des forces extérieures viennent délibérément la fracasser pour des raisons que l'histoire a depuis élucidées.
Je ne dis pas que l'islam est parfait dans son rapport aux minorités. L'histoire est complexe, et je n'ai pas besoin de mensonges pour défendre ma foi. Mais je dis que la "civilisation judéo-chrétienne" est une fraternité inventée rétrospectivement, après que la première a tenté de détruire la seconde — et que c'est l'islam qui a, historiquement, le plus souvent offert un refuge.
Comble de l'ironie : c'est aujourd'hui cette même formule qui est brandie pour légitimer des guerres et des destructions dont les victimes les plus visibles sont des populations sémitiques — arabes, musulmans, chrétiens d'Orient millénaires — auxquelles le monde assiste, sidéré ou complice.
III — Ce que le Coran dit de Jésus (a.s.) — ce que personne ne vous dit
Voici ce que les architectes de la formule "judéo-chrétienne" préfèrent ignorer, parce que cela démolit leur construction dans ses fondements :
L'islam est la seule tradition religieuse au monde qui exige, comme condition de foi, de croire en Jésus-Christ (a.s.).
Pas de le respecter en tant que figure historique. Pas de reconnaître sa sagesse. De croire en lui — en sa naissance miraculeuse, en sa mission prophétique, en ses miracles, en son ascension vers Dieu. Un musulman qui nierait Jésus (a.s.) ne serait pas en désaccord avec un enseignement mineur. Il serait hors de l'islam.
Ma mère prie cinq fois par jour. Dans chaque prière, sa foi contient — structurellement, inévitablement — une confession de foi en Jésus (a.s.). Elle ne le formule peut-être pas ainsi. Mais c'est ce que sa prière porte, depuis toujours.
Lisez le Coran. Pas les extraits tronqués que brandissent les démagogues. Le Coran.
La sourate 19 porte le nom de Maryam — Marie. Seule femme à recevoir dans le texte sacré de l'islam l'honneur d'une sourate entière portant son nom. Aucune femme n'est ainsi honorée dans le Nouveau Testament.
La sourate Âl 'Imrân (III, verset 45) annonce :
"Quand les anges dirent : Ô Marie ! Dieu t'annonce la bonne nouvelle d'un Verbe venant de Lui, dont le nom est al-Masîh, Jésus fils de Marie, illustre en ce monde et dans l'au-delà, et parmi les proches de Dieu."
Al-Masîh. Le Christ. Le Messie. Le Coran ne dit pas "un prophète nommé Jésus". Il dit "le Messie Jésus (a.s.)". Il lui accorde explicitement le titre christologique central.
La sourate An-Nisâ' (IV, verset 171) va plus loin :
"Le Messie Jésus fils de Marie n'est que le messager de Dieu, Sa Parole qu'Il a insufflée en Marie, et un Esprit venant de Lui."
Kalimatu-llah — la Parole de Dieu. Rûhun minhu — un Esprit venant de Lui. Ces deux titres, que l'on retrouve en écho dans le prologue de l'Évangile de Jean — "Au commencement était le Verbe" — sont accordés à Jésus (a.s.) seul dans tout le Coran. À nul autre prophète.
Je ne nie pas les différences profondes entre islam et christianisme sur la nature de Jésus (a.s.). Elles existent. Elles sont réelles. Mais je dis ceci, lentement :
Un chrétien peut ignorer l'islam. Un musulman ne peut pas ignorer le Christ — sa foi l'en empêche structurellement.
La "civilisation judéo-chrétienne" m'exclut. Ma foi, elle, inclut Jésus (a.s.).
Qui est donc le plus proche de qui ?
IV — Ce que Jésus (a.s.) lui-même a annoncé
Il y a un fil qui court sous l'histoire des religions abrahamiques, et je veux le tirer jusqu'au bout.
Dans l'Évangile de Jean (14:16, 15:26, 16:7), Jésus (a.s.) annonce à ses disciples la venue d'un Paraclet — en grec, παράκλητος. Les Bibles chrétiennes traduisent ce mot par "Consolateur" ou "Saint-Esprit". C'est l'interprétation trinitaire officielle et dominante.
Il existe cependant un autre courant interprétatif — ancien, minoritaire mais sérieux, qui a retenu l'attention de philologues et d'exégètes en dehors du monde islamique. Si le texte original portait περικλυτός (Periklutos), le terme signifierait "le très glorieux", "le très loué". Ce débat reste ouvert entre spécialistes, et je ne prétends pas le trancher. Mais il mérite d'être mentionné : le chercheur israélien Shlomo Pines, de l'Université hébraïque de Jérusalem, a retrouvé des manuscrits nestoriens du premier millénaire où le terme évangélique utilisé semble plus proche du sens de "gloire" que de "consolation". Ce n'est pas un argument islamique partisan. C'est une question philologique que des chercheurs non-musulmans ont eux-mêmes posée.
En arabe, Ahmad — l'un des noms du Prophète Muhammad ﷺ — signifie précisément "le plus digne de louange".
Le Coran l'énonce clairement, dans la sourate As-Saff (LXI, verset 6) :
"Et lorsque Jésus fils de Marie dit : Ô fils d'Israël ! Je suis le messager de Dieu envoyé vers vous, confirmant ce qui est venu avant moi dans la Torah, et annonçant un messager qui viendra après moi, dont le nom est Ahmad."
Jésus (a.s.) qui annonce Muhammad ﷺ. Muhammad ﷺ qui confirme Jésus (a.s.). La Torah que Jésus (a.s.) confirme. Le Coran qui confirme la Torah et l'Évangile.
Une chaîne. Une rivière. Un fleuve qui coule d'Abraham (a.s.) jusqu'à nous.
Je ne suis pas prophète, et ce n'est pas mon rôle de trancher des débats entre spécialistes. Mais je suis quelqu'un qui vit cette chaîne de l'intérieur. Dans ma prière du vendredi, je commence par la fatiha — un chant de gloire à Dieu — et je finis par la salawat sur le Prophète ﷺ. Toute la chaîne prophétique tient dans une seule prière.
Je ne suis pas l'ennemi du christianisme. Je suis son fils cadet, qui a reçu le même testament et qui en porte la suite.
V — Ibn Arabi : mon ancêtre, mon voisin, mon contemporain
Je dois parler maintenant de quelqu'un dont je me sens proche — pas seulement intellectuellement, mais charnellement, géographiquement.
Muhyiddîn Ibn Arabi est né à Murcie en 1165, formé à Séville, initié en Andalousie, pèlerin à La Mecque, mort à Damas. Ses racines spirituelles plongent dans ce même sol maghrébo-andalou qui est le mien.
Tlemcen, ma ville d'origine, est l'une des cités qui portent son héritage. Et ce n'est pas pour moi une abstraction géographique. Mon grand-père maternel, Mohammed Seghir, avait une relation profonde avec le sanctuaire de Sidi Boumediene — ce saint enterré au-dessus de Tlemcen, maître spirituel d'Ibn Arabi, dont le mausolée domine la ville depuis le XIIe siècle. C'est par ce grand-père, par ces visites d'enfance, par cette lumière particulière que les pierres de Tlemcen gardent même au crépuscule, que cette chaîne m'a été transmise — non comme un savoir, mais comme un souffle.
Ibn Arabi n'est pas pour moi "un auteur à citer". Il est un ancêtre. Un voisin dans le temps.
Dans les Fusûs al-Hikam — les Chatons des Sagesses — il consacre à Jésus (a.s.) l'une des stations les plus hautes de sa métaphysique. Il lui attribue le khatm al-wilâya al-âmma : le sceau de la sainteté universelle. Jésus (a.s.) n'est pas pour lui un prophète parmi d'autres dans une liste hiérarchique. Il est la clé de voûte de la sainteté cosmique.
L'architecte en moi entend cela avec une précision particulière. La clé de voûte. La pierre qui tient l'arche. Retirez-la, et tout s'effondre.
Ibn Arabi enseigne que Jésus (a.s.) incarne la station du nafas ar-rahmânî — le souffle du Tout-Miséricordieux. Sa naissance sans père est un signe cosmologique : il est directement engendré par le Nom Divin de la Miséricorde, sans médiation terrestre. Et son retour en fin des temps — croyance islamique fondamentale, partagée par tout musulman — est pour Ibn Arabi le moment où la sainteté universelle se referme sur elle-même, où le cercle se boucle.
Ce n'est pas du syncrétisme mou. C'est de la métaphysique rigoureuse.
C'est dans ce même Ibn Arabi que je trouve la réponse la plus juste à toute la construction idéologique de la "civilisation judéo-chrétienne" :
"Mon cœur est devenu capable d'accueillir toutes les formes. Il est pâturage pour les gazelles, couvent pour les moines chrétiens, temple pour les idoles, Ka'ba du pèlerin, tables de la Torah et feuillets du Coran. Je suis la religion de l'Amour."
Cet homme est né à 250 kilomètres des mêmes rivages que moi. Il a écrit en arabe. Il priait Allah. Et il portait en lui l'église, la synagogue et la mosquée comme une seule demeure.
Il n'est pas anodin qu'un Occidental, né au cœur de la France intellectuelle, soit parvenu aux mêmes conclusions — et peut-être les ait formulées avec une rigueur que ses contemporains n'attendaient pas de lui.
René Guénon naît à Blois en 1886. Formé dans les cercles philosophiques et ésotériques de Paris, lecteur insatiable de toutes les traditions — hindoue, hermétique, islamique, chrétienne — il passe sa vie à démontrer ce que peu osaient dire : que la civilisation occidentale moderne avait rompu avec ses propres racines métaphysiques. Non par hostilité à l'Occident, mais par amour de la vérité et par exigence intellectuelle absolue. Il appela cela la crise du monde moderne. Ce qu'il voyait dans la "civilisation" proclamée par ses contemporains n'était plus qu'une enveloppe matérialiste, agitant des références religieuses dont elle avait depuis longtemps perdu l'intelligence intérieure — la forme sans le fond, le nom sans la chose.
Il se convertit à l'islam. Prit le nom de Sheikh Abd al-Wahid Yahya. S'installa au Caire en 1930, où il mourut en 1951. Et consacra le reste de sa vie à explorer ce qu'il appelait la Tradition primordiale — cette réalité métaphysique unique que toutes les grandes religions authentiques expriment sous des formes différentes, et dont la transmission vivante se perpétuait, selon lui, avec une fidélité singulière dans la voie soufie héritière d'Ibn Arabi.
Guénon n'a pas trahi l'Occident. Il l'a vu avec une lucidité que l'Occident n'avait pas sur lui-même. Et la "civilisation judéo-chrétienne" brandée par les politiques d'aujourd'hui est précisément ce contre quoi il s'est élevé toute sa vie : une caricature matérialiste de ce qui fut jadis une tradition vivante.
Je ne cite pas Guénon pour me valider. Je le cite parce qu'il est la démonstration que ma position n'est pas un ressentiment : c'est celle de quelqu'un qui a lu, qui a cherché, et qui dit ce que la chose est — quelle que soit la couleur du passeport.
C'est ma civilisation. C'est précisément ce que l'on veut effacer quand on dit "judéo-chrétienne".
VI — Ce que mon sol m'a appris sur la civilisation
Toute grande architecture est une synthèse.
Les arcs brisés de la Grande Mosquée de Tlemcen portent en une seule courbe les mémoires romaine, byzantine et islamique. Les muqarnas — ces stalactites de pierre qui transforment les plafonds en ciels étoilés — sont une invention qui n'appartient à aucune religion : elles sont nées de la rencontre. La basilique de Notre-Dame d'Afrique, à Alger — là où le pape a prié ce matin — est une structure romano-byzantine construite par la France coloniale sur un promontoire berbère, et neuf fidèles sur dix qui la visitent chaque jour sont musulmans.
L'architecte voit cela et sait : il n'y a pas de civilisation pure. Il n'y a que des civilisations qui assument leur métissage — et celles qui le nient, jusqu'à ce que le mensonge les fissure.
Mais l'architecte sait aussi autre chose, que les manuels n'enseignent pas toujours : un bâtiment n'est pas seulement de la matière organisée. C'est de la métaphysique rendue visible. L'orientation d'une mosquée vers La Mecque n'est pas une convention géographique — c'est une cosmologie. Les proportions d'un minaret ne sont pas une esthétique — c'est une théologie. La cour ouverte au ciel dans toute architecture islamique classique n'est pas un choix climatique — c'est une déclaration : le dedans doit rester en contact avec l'infini. Retirer le ciel d'une maison, c'est en faire une prison.
Je regarde les buildings de verre qui poussent dans les capitales du monde — ces obélisques sans mémoire, sans orientation, sans rapport au sol ni au ciel — et je vois exactement ce que Dieu n'est pas : une abstraction déracinée, une puissance sans corps, une domination sans visage.
L'architecture m'a appris que tout édifice dit quelque chose sur ceux qui l'ont bâti. Et ce que dit la "civilisation judéo-chrétienne" contemporaine, lorsqu'elle se construit en murs, en barbelés, en drones — c'est qu'elle a perdu le rapport au ciel.
La civilisation qui m'a engendré est la civilisation du wassat — du milieu, comme dit le Coran. La civilisation de la synthèse, de la traduction, du passage.
C'est Al-Khawarizmi qui a fondé l'algèbre — al-jabr, mot arabe. C'est Ibn al-Haytham qui a inventé l'optique moderne, sept siècles avant Newton. C'est Ibn Rushd — Averroès, de Cordoue — qui a transmis Aristote à l'Europe scholastique. Sans lui, pas de Thomas d'Aquin. Sans Thomas d'Aquin, pas de Renaissance philosophique européenne. Les historiens des sciences s'accordent sur ce point : la transmission du savoir grec à l'Europe médiévale s'est faite en grande partie par les centres de traduction islamiques — Bagdad, Cordoue, Palerme.
L'oublier n'est pas une erreur d'historien distrait. C'est une imposture politique délibérée.
Et Augustin — le saint que le pape Léon XIV porte dans son cœur comme un père — est un Africain. Un Berbère. Un homme de ce sol. S'il revenait aujourd'hui et marchait dans les rues d'Annaba, il reconnaîtrait le visage de ses compatriotes. Il entendrait dans la langue arabe qui a recouvert sa langue natale les mêmes sons gutturaux, la même façon de porter Dieu dans chaque phrase.
Augustin est à nous autant qu'à Rome. La Méditerranée est à nous autant qu'à l'Europe. L'histoire de la pensée humaine est à nous autant qu'à quiconque — et peut-être davantage, parce que c'est ici, sur ce sol, que la pensée a appris à voyager.
VII — L'Émir Abdelkader, ou la réfutation par les actes
Il y a un homme que je ne peux pas ne pas évoquer ici.
Un homme de mon sol, de mon sang, de ma foi. Un homme dont la vie entière est, à elle seule, la démolition la plus complète et la plus élégante de toute la construction idéologique de la "civilisation judéo-chrétienne".
Cet homme s'appelle Abdelkader ibn Muhyiddîn. L'Émir Abdelkader. Né en 1808 près de Mascara, dans l'ouest algérien, à quelques heures de Tlemcen. Mort à Damas en 1883. Entre ces deux dates : une vie qui contient plus de siècles que d'années.
Il était d'abord un chef d'État et un homme de guerre.
Quand la France débarque à Sidi Fredj en 1830, brandissant la croix et la "mission civilisatrice", il prend les armes à vingt-cinq ans. Pas par tribalisme. Pas par fanatisme. Par souveraineté. Il fonde le premier État algérien moderne — avec une administration, une justice, une diplomatie reconnue par les puissances européennes, des manufactures d'armes, des hôpitaux de campagne. Un État, avant qu'un État soit là.
Les historiens sérieux s'accordent : Abdelkader est le fondateur de l'idée nationale algérienne, un siècle avant l'indépendance.
Il était ensuite un guide spirituel et un penseur soufi.
Fils d'une famille de lettrés et de saints, initié au soufisme dès l'enfance, profondément formé dans la tradition d'Ibn Arabi. Pas comme un suiveur passif. Comme un héritier vivant. Dans son exil damascène, il écrira un monument de la métaphysique soufie : le Kitâb al-Mawâqif — le Livre des Stations. Trois cents haltes contemplatives où la philosophie akbarienne rencontre le vécu d'un homme qui a tout perdu et tout transcendé.
Il était enfin — et c'est ici que l'histoire devient cinglante — un humaniste universel d'une stature rare.
En juillet 1860, Damas s'embrase. Des massacres intercommunautaires d'une violence extrême éclatent dans la ville. Des milliers de chrétiens — syriens, maronites — sont attaqués, tués, leurs quartiers incendiés. Le consul français, les notables locaux, les troupes de la puissance administrante : tous se terrent, impuissants ou complices.
Abdelkader est à Damas depuis dix ans, exilé là après sa reddition, vivant d'une pension du gouvernement français qui l'avait vaincu. Un homme dépossédé, sans armée officielle, étranger dans cette ville.
Et c'est lui — et lui seul — qui sort dans les rues en feu.
Il rassemble ses hommes, quelques centaines de fidèles algériens qui le suivaient dans l'exil. Il parcourt les ruelles, interpose son corps entre les émeutiers et les victimes. Il fait ouvrir sa maison. Il dit à ses hommes, selon les témoignages de l'époque :
"Quiconque touche à un chrétien devra d'abord passer sur mon cadavre."
Pendant plusieurs jours, il tient. Entre dix et quinze mille chrétiens seront sauvés sous sa protection directe.
Dix à quinze mille vies. Sauvées par un musulman algérien, dans une ville arabe, pendant que l'Europe "judéo-chrétienne" regardait sans bouger.
Le Pape Pie IX lui écrit pour le remercier personnellement. Napoléon III — qui avait vaincu et humilié l'Émir quinze ans plus tôt — lui envoie ses félicitations. Abraham Lincoln, depuis Washington, lui fait parvenir en cadeau d'honneur une paire de pistolets gravés.
Et puis l'histoire officielle range cela dans un tiroir, parce que cela ne rentre pas dans le récit.
Voyez la scène dans toute son ironie dévastatrice.
Au moment même où l'Émir Abdelkader sauve des milliers de chrétiens à Damas, la France — invoquant une "mission civilisatrice" et brandissant la croix comme étendard de conquête, au mépris de l'Évangile qu'elle prétendait porter — achève de coloniser son pays natal. Elle brûle des villages, massacre des tribus, prend les terres ancestrales.
D'un côté : un musulman, un soufi, un Algérien vaincu et exilé, qui risque sa vie pour protéger des chrétiens parce que sa foi lui commande de le faire.
De l'autre : un empire colonial qui se réclame du christianisme tout en le trahissant — et dont les victimes, de ce côté-ci de la Méditerranée comme dans les rues de Damas, comprenaient aussi des chrétiens.
Qui incarne ici les "valeurs" que l'on prétend défendre ?
Abdelkader n'avait pas besoin d'une formule géopolitique pour savoir quoi faire. Il avait le Coran. Il avait Ibn Arabi. Il avait la certitude que toute âme humaine est un reflet du Nom Divin, que toute vie est sacrée, que la protection de l'autre — quel que soit son credo — est une obligation de foi, et non une option diplomatique.
Il repose à Damas dans le mausolée qu'il avait lui-même choisi : au côté d'Ibn Arabi. L'héritier auprès du maître, pour l'éternité. Deux fils d'Andalousie, deux Algériens d'adoption, deux soufis, deux universels — enterrés dans la même terre syrienne, dans la même lumière.
L'Émir Abdelkader. Mon compatriote. Mon aîné. Mon modèle.
La "civilisation judéo-chrétienne" ne l'a pas produit. Elle l'a combattu. Et c'est lui qui a sauvé ses enfants.
VIII — Alger, ce matin : ce que ce sol dit au monde
Ce matin, quelque chose s'est passé qui dépasse la politique et touche au symbole.
Un pape américain — né à Chicago, formé dans l'ordre augustinien, premier successeur de Pierre originaire du Nouveau Monde — descend d'un avion sur le tarmac d'Alger et dit, en arabe :
As-salamu alaykum.
Il visite la Grande Mosquée. Il se recueille devant un monument commémorant la guerre de libération nationale — cette révolution de 1954-1962 qui fut l'une des épopées les plus déterminantes du XXe siècle. Il prie dans la chapelle dédiée aux dix-neuf martyrs assassinés durant la décennie noire — prêtres, religieuses, laïcs, tous tués pour avoir refusé de quitter leur peuple.
Et il cite le bienheureux Christian de Chergé — prieur du monastère trappiste de Tibhirine, tué en 1996 avec six de ses frères, l'une des figures les plus lumineuses du dialogue islamo-chrétien du siècle dernier. Dans son testament spirituel, rédigé deux ans avant sa mort, Christian de Chergé écrivait qu'il voulait sa vie "donnée à Dieu et à ce pays". Il appelait son futur assassin "l'ami de la dernière minute", lui demandait pardon, et espérait le retrouver "larrons heureux en paradis". Ce texte est l'un des sommets de la spiritualité du XXe siècle — et il est né ici, sur cette terre algérienne.
Cet homme venu de Rome porte sa croix dans un pays à 99 % musulman. Et il dit : paix.
Mais Alger n'est pas une ville ordinaire pour recevoir un tel message. Et je dois dire ce qu'elle est — ce que ce pays est — parce que c'est aussi ce qui me constitue.
L'Algérie a été, depuis son indépendance en 1962, l'une des voix les plus constantes et les plus courageuses pour la justice et la paix dans le monde. Pas par idéologie. Par vocation — forgée dans le sang d'une révolution qui dura sept ans et coûta un million et demi de martyrs.
Alger fut la Mecque des révolutionnaires. Nelson Mandela y reçut sa première formation militaire. L'OLP, le FRELIMO, le SWAPO, l'ANC, les mouvements de libération d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine — tous y trouvèrent refuge, soutien, tribune. La ville portait alors une lumière que le monde venait chercher : celle d'un peuple qui avait payé sa liberté au prix le plus élevé, et qui refusait d'en faire un privilège.
Cette tradition ne s'est pas éteinte. C'est la diplomatie algérienne qui négocia, en 1981, la libération des 52 otages américains retenus à Téhéran pendant 444 jours — les Accords d'Alger dont l'Amérique elle-même se souvient avec gratitude. Un an plus tard, le ministre des Affaires étrangères Mohamed Seddik Benyahia perdait la vie dans les airs, son avion abattu le 3 mai 1982, alors qu'il menait une mission de médiation entre l'Iran et l'Irak en guerre. Avec lui disparaissaient huit cadres du ministère, dont Ahmed Baghli, directeur de la division des pays arabes — un nom qui me touche de près, car il portait le même nom que le mien et appartenait à cette génération de serviteurs de l'État qui croyaient que la diplomatie est une forme de vocation.
Aujourd'hui, sous la présidence d'Abdelmadjid Tebboune, l'Algérie siège au Conseil de Sécurité des Nations Unies, où sa voix porte avec clarté sur la Palestine, les crises africaines, les équilibres mondiaux. Elle demeure fidèle à sa doctrine historique de non-alignement — ce refus de se laisser enrôler dans les blocs, cette insistance souveraine à ne servir que la justice et la paix.
Ce n'est pas de la politique étrangère. C'est une identité.
Et cette identité, je l'ai reçue en héritage — par bribes, par récits, par les histoires que les adultes se racontaient quand j'étais enfant et qu'ils pensaient que je n'écoutais pas.
J'écoutais.
J'ai grandi avec les histoires de Messali Hadj — père du nationalisme algérien, le premier qui dit non à voix haute, celui que la France emprisonnait et qui recommençait. Mon grand-oncle Mohammed Guenaneche fut l'un de ses compagnons de route — et Djenina Benkelfate, sa fille, avait épousé un cousin de ma mère, tissant entre nos familles ce fil qui relie l'histoire grande à l'histoire intime.
Du côté de mon grand-père paternel, Ahmed, c'est Tlemcen et ses cercles d'érudition qui m'ont formé — Dar El Hadith, ce foyer du savoir islamique classique, et la figure de Cheikh El Ibrahimi, dont il fut proche, ce réformateur qui avait compris avant beaucoup d'autres que la liberté d'un peuple commence par la dignité de sa langue et de sa foi.
Je n'ai pas choisi ces héritages. Je les ai reçus — avec le thé du soir, avec les silences qui en disaient plus que les mots, avec cette façon qu'ont les familles algériennes de porter l'histoire dans leur corps sans en faire de la rhétorique.
C'est cela aussi qui parle ce matin, quand un pape dit As-salamu alaykum sur ce sol.
IX — Deux postures, une seule question
De l'autre côté du monde, au même moment, des hommes de pouvoir bénissent des guerres en invoquant le nom de Jésus (a.s.) — trahissant par là même les millions de chrétiens sincères qui prient pour la paix. Ils invoquent Dieu pour justifier des bombardements sur des populations civiles. Ils traitent ce pape de "faible" parce qu'il ose prêcher la paix. Ils disent : Dieu est avec nous — et ils envoient des missiles.
L'un d'eux déclare même, avec une arrogance qui confine à la profanation : "Si je n'étais pas là où je suis, ce pape ne serait pas là où il est."
Cette phrase dit tout.
Qui instrumentalise la religion pour dominer ?
Pas le pape qui dit As-salamu alaykum à Alger. Pas l'islam qui reconnaît Jésus (a.s.) dans sa liturgie quotidienne. Pas le judaïsme dont les prophètes ont posé les fondements de toute éthique monothéiste. C'est le pouvoir temporel qui brandit le sacré comme une arme — qui emprunte le nom du Christ pour légitimer la force, qui invoque "la civilisation" pour justifier l'exclusion, la dépossession, et la guerre.
Et ce faisant, il ne trompe pas seulement les autres. Il trompe ses propres croyants. Le chrétien américain convaincu que Dieu approuve les bombardements est lui aussi une victime de cette manipulation. Le citoyen européen à qui l'on vend la peur de l'islam au nom de ses "racines" est lui aussi floué. La confiscation du sacré est un crime contre tous — y compris contre ceux dont elle prétend défendre la foi.
C'est exactement ce que le Coran condamne lorsqu'il évoque ceux qui "associent" à Dieu des idoles. L'idole de la puissance nationale est peut-être la plus dangereuse d'entre toutes.
Ce jour-là, depuis son avion cap sur Alger, le pape prononça des mots qui resteront :
"Mettre mon message sur le même plan que ce que certains ont tenté de faire, je crois que c'est ne pas comprendre ce qu'est le message de l'Évangile. Et j'en suis désolé. Mais je continuerai ce que je crois être la mission de l'Église dans le monde aujourd'hui."
Cet homme était dans ma ville. Nos théologies diffèrent sur des points essentiels et je ne les minimise pas. Mais sur ce point précis — la paix contre la puissance, le dialogue contre la domination, l'humilité contre l'arrogance — nous étions du même côté.
Le vrai choc des civilisations n'est pas entre l'islam et l'Occident.
Il est entre ceux qui servent Dieu — et ceux qui le confisquent.
Conclusion — Ce que je suis, et ce que je lègue
Je suis berbère. Avant l'islam, avant le christianisme, avant Rome, mes ancêtres étaient déjà ici. Cette profondeur pré-abrahamique n'est pas effacée par l'islam — elle est sanctifiée par lui. L'islam est venu sur ce sol comme la pluie sur une terre qui attendait. Il a trouvé quelque chose d'ancien et de digne, et il l'a rendu à lui-même.
Je suis algérien. Héritier d'un pays qui s'est battu pour sa liberté avec une ténacité que le monde n'a pas fini d'admirer. Un pays qui a toujours su, dans son meilleur visage, accueillir l'autre sans se perdre.
Je suis africain. Le pape qui était dans ma ville ce jour-là allait à Annaba le lendemain, puis au Cameroun, en Angola, en Guinée Équatoriale. Il confirmait ce que je crois : l'avenir de l'humanité est au Sud. Les cartes que l'on nous a imposées sont à retourner.
Je suis méditerranéen. Cette mer appartient autant à Alger qu'à Rome. Elle connaît le mouvement, la rencontre, la traduction perpétuelle — et elle ignore souverainement les frontières que les idéologues lui imposent.
Je suis contemplatif — en chemin. Dieu ne se laisse pas enfermer dans une formule géopolitique. Il dit Ar-Rahman, Ar-Rahim — le Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux. Et Sa miséricorde, précise le Coran, "s'étend à toute chose" (7:156).
Je suis architecte. Je lis les fondations. Et les fondations de la "civilisation judéo-chrétienne" sont creuses — coulées à la hâte par des hommes qui avaient besoin d'un mur, pas d'une maison.
Un architecte vous dit : ce bâtiment ne tiendra pas.
La maison qui tiendra est celle qui assume ses vraies fondations : abrahamiques, méditerranéennes, universelles. Celle dans laquelle Augustin et Ibn Arabi et Maïmonide et Averroès et Rûmi et Abdelkader pourraient tous entrer sans se courber, sans se trahir, sans se renier.
Je suis l'homme de cette maison-là. Et ce que j'écris ici, je l'écris aussi pour mes enfants — pour qu'ils sachent d'où ils viennent, ce qu'ils portent, et pourquoi aucune formule politique ne pourra jamais leur retirer leur nom.
Ce matin-là, à Alger, un pape a dit "As-salamu alaykum" et la mer a entendu.
Ce soir, dans les ruelles de la Casbah, dans les sanctuaires de Sidi Boumediene à Tlemcen, quelque chose de très ancien et de très patient a souri.
Pas parce qu'il avait raison contre quelqu'un.
Parce que la vérité, quand elle se lève, n'a pas besoin de vaincre.
Elle a juste besoin qu'on lui ouvre la porte.
Je lui ouvre la porte.
Nacym Baghli
Architecte
Références
Textes sacrés
Le Coran — Sourate Maryam (XIX), v. 16-34 · Sourate Âl 'Imrân (III), v. 45-49 · Sourate An-Nisâ' (IV), v. 171 · Sourate As-Saff (LXI), v. 6 · Sourate Al-Baqara (II), v. 136 · Sourate Al-A'râf (VII), v. 156 · Sourate Tâhâ (XX), v. 114
Évangile selon Jean — 14:16 · 15:26 · 16:7
Œuvres directement citées ou évoquées
Ibn Arabi — Fusûs al-Hikam (Les Chatons des Sagesses), XIIIe s. Ibn Arabi — Al-Futûhât al-Makkiyya (Les Illuminations de La Mecque), XIIIe s. Ibn Arabi — Tarjumân al-Ashwâq (L'Interprète des désirs), XIIIe s. Émir Abdelkader ibn Muhyiddîn — Kitâb al-Mawâqif (Le Livre des Stations), XIXe s. Maïmonide — Dalâlat al-Hâ'irîn (Guide des égarés), XIIe s., rédigé en judéo-arabe Jalâl ad-Dîn Rûmi — Mathnawi, XIIIe s. Al-Ghazali — Ihyâ' Ulûm ad-Dîn (Revivification des sciences religieuses), XIIe s. Ibn Khaldun — Muqaddima (Prolégomènes), XIVe s. René Guénon (Sheikh Abd al-Wahid Yahya) — La Crise du monde moderne, Gallimard, 1927 · Orient et Occident, Payot, 1924 · Le Règne de la quantité et les signes des temps, Gallimard, 1945 Will Herberg — Protestant, Catholic, Jew, Doubleday, New York, 1955 Samuel P. Huntington — The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, Simon & Schuster, New York, 1996 Shlomo Pines — travaux sur la question du Paraklétos / Periklutos dans les manuscrits évangéliques nestoriens, Université hébraïque de Jérusalem, XXe s.
Figures intellectuelles et scientifiques évoquées
Al-Khawarizmi (IXe s.) · Ibn al-Haytham / Alhazen (Xe-XIe s.) · Ibn Sina / Avicenne (Xe-XIe s.) · Ibn Rushd / Averroès (XIIe s.) · Saadia Gaon (Xe s.) · Yehuda Halevi (XIe-XIIe s.) · Abraham ibn Ezra (XIIe s.) · Thomas d'Aquin (XIIIe s.) · Augustin d'Hippone (IVe-Ve s.)
Les traductions des versets coraniques sont librement rendues en français à partir des textes arabes originaux, en s'appuyant sur les versions de référence de Denise Masson et Muhammad Hamidullah.
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