Thursday, July 16, 2026

Big Brother was watching you. Now, he thinks for you.

« Big Brother vous surveillait. Désormais, il pense pour vous. »
19∞4, un mois après — des premiers lecteurs à Genève
Alger, 16 juillet 2026

[FR]

Un mois. C'est le temps qu'aura mis un manifeste de 84 pages, écrit depuis Alger, à voyager plus loin que je ne l'espérais — jusqu'aux mains d'une lauréate du prix Nobel de la paix, à Genève, dans l'enceinte du tout premier Dialogue mondial de l'ONU sur la gouvernance de l'intelligence artificielle.

Le 11 juin 2026, je publiais 19∞4 — La lobotomie douce. Une réponse à Orwell, écrite par un architecte. La thèse tient en une ligne, et cette ligne a fait son chemin :

« Big Brother vous surveillait. Désormais, il pense pour vous. » 

Amazon 👉 La lobotomie douce

1984 n'était pas une année : c'était une boucle. Quarante ans après Orwell, la surveillance a changé de nature — elle ne nous surveille plus seulement, elle pense à notre place. Le danger n'est plus qu'on nous arrache la pensée. C'est qu'on nous épargne la peine de penser — et que nous disions merci.

Couchez le 8 d'Orwell sur le côté : il devient l'infini.

Ce que les premiers lecteurs en ont fait

Un livre n'existe que lu. Et les premières lectures ont dépassé ce que j'attendais — non par les compliments, mais par ce qu'elles ont fait du texte.

L'un des plus grands architectes vivants, à qui j'avais adressé l'ouvrage en avant-première, m'a répondu en trois mots qui valent des pages :

« Truly interesting… I'll call you this weekend. »
R. K., architecte

Un capitaine d'industrie algérien en a livré la lecture la plus structurée qu'il m'ait été donné de recevoir :

« Ton ouvrage est original. La métaphore de la "lobotomie douce" constitue à elle seule une contribution intellectuelle : elle déplace le débat du terrain de la contrainte vers celui de la délégation volontaire. Là où beaucoup voient un risque de domination, tu décris un risque d'atrophie. […] Nous avons passé des décennies à guetter la botte alors que le danger pouvait venir du coussin. […] On sent l'architecte derrière l'écrivain : la forme ne sert pas le propos, elle fait partie du propos. Tu ne décris pas seulement un phénomène : tu en dessines la structure invisible, les circulations, les dépendances et les lignes de force. »
S. O., entrepreneur et dirigeant

Un ami architecte l'a lu d'une traite, en vol, entre Alger et Marseille — pendant que l'écran de sa cabine affichait, en chiffres rouges, quelque chose qui ressemblait à s'y méprendre à 19∞4 :

« Tu arrives à la page 84 à bout de souffle, haletant — dans une cabine pressurisée, heureusement. Pari tenu. On le dirait écrit avec 99 % de punchline. Pour les amoureux des tournures qui vont droit au but, pari gagné. »
M. L. M., architecte

Un autre l'a recopié à la main, passage après passage, sur son mur public — transformant sa lecture en acte de transmission :

« Un livre sorti des tripes d'un véritable penseur. Époustouflé. […] Comment en est-on arrivé à penser que la pensée est plus dangereuse que les armes qui tuent sur place ? »
H. B., lecteur et passeur

Un universitaire y a vu une exigence posée au lecteur :

« Ton manifeste n'est ni descriptif ni analytique : il exige du lecteur une interaction et rejette le lecteur passif. Cette interpellation est philosophique. Chaque mouvement est un chantier ouvert à plusieurs développements. »
B. B., professeur

Un autre l'a inscrit dans une généalogie que je n'avais pas anticipée :

« J'avais fait référence au Choc du futur de Toffler (1970), qui posait ses préoccupations devant les prouesses technologiques — mais sans la gravité actuelle de l'IA. Bravo pour la cohérence de cette critique super large d'Orwell. »
A. B., lecteur

Et une consœur a dit ce que l'écrit fait à notre métier :

« J'admire les architectes qui s'arrêtent de parler pour écrire. La redondance verbale devient une pensée structurée une fois les paroles couchées sur papier. Mais il faut cet effort que beaucoup ont du mal à fournir. »
S. S., architecte

De la page à Genève

Le livre appelait, dès sa dédicace, à une agence internationale de l'intelligence artificielle, sur le modèle de l'AIEA — un appel que je porte publiquement depuis avril 2023, un mois avant OpenAI, sept semaines avant que l'ONU ne s'en saisisse.

Un mois après sa parution, les 6 et 7 juillet derniers, j'étais à Palexpo, Genève, participant accrédité au premier Global Dialogue on AI Governance des Nations Unies — l'enceinte même que le livre anticipait. Deux jours dans la salle où les 193 États membres ont, pour la première fois, pensé ensemble la gouvernance de l'IA ; deux jours à porter une voix du Sud, celle d'un architecte qui lit l'IA comme on lit une ville.

J'y ai remis des exemplaires dédicacés — dont un à Maria Ressa, prix Nobel de la paix et co-présidente du Panel scientifique international sur l'IA, dont le rapport préliminaire fut présenté en ouverture. Son combat — ce que les plateformes font à la vérité — est le versant journalistique de ma lobotomie douce : nous regardons le même phénomène par deux fenêtres.

J'ai écrit un livre où j'évoquais ce sommet. Puis je m'y suis assis. Il y a des moments où l'écrit précède le réel.

Lire l'IA comme on lit une ville

Pourquoi un architecte écrit-il sur l'intelligence artificielle ? Parce qu'un urbaniste ne juge pas une ville à sa façade — il la lit à sa structure, à ce qu'elle organise sans qu'on le voie : qui a accès, qui est présent, qui est exclu. L'IA est une architecture de ce genre. Une architecture invisible de nos choix.

Nous avons couvert la Terre de la même façade de verre, de Shanghai à Alger. Aujourd'hui, le risque n'est plus l'espace sans qualités — c'est la pensée sans aspérité. Des modèles qui produisent partout la même phrase. Une langue qui écrase les autres.

C'est tout le sujet du livre. Et c'est, je crois, la raison pour laquelle il voyage.

📖 Édition française — broché & Kindle :
👉 https://amzn.eu/d/0aFhTUU4




“Big Brother was watching you. Now, he thinks for you.”
19∞4, one month later — from first readers to Geneva
Algiers, 16 July 2026

[EN]

One month. That is how long it took an 84-page manifesto, written from Algiers, to travel further than I had hoped — into the hands of a Nobel Peace Prize laureate, in Geneva, at the United Nations' first-ever Global Dialogue on AI Governance.

On 11 June 2026, I published 19∞4 — The Soft Lobotomy. A reply to Orwell, written by an architect. The thesis holds in one line, and that line has made its way:

"Big Brother was watching you. Now, he thinks for you."

1984 was not a year: it was a loop. Forty years after Orwell, surveillance has changed in nature — it no longer merely watches us, it thinks in our place. The danger is no longer that our thinking will be taken from us. It is that we will be spared the effort of thinking — and will say thank you.

Tip Orwell's 8 on its side: it becomes infinity.

What the first readers did with it

A book only exists once read. And the first readings went beyond my hopes — not in their praise, but in what they did with the text.

One of the greatest living architects, to whom I had sent the book ahead of publication, replied in a handful of words worth pages: "Truly interesting… I'll call you this weekend."R. K., architect.

An Algerian business leader offered the most structured reading I have received: "The 'soft lobotomy' metaphor is an intellectual contribution in itself: it shifts the debate from coercion to voluntary delegation. Where many see a risk of domination, you describe a risk of atrophy. We spent decades watching for the boot, when the danger might come from the cushion. One senses the architect behind the writer: the form does not serve the argument — it is part of it."S. O., entrepreneur.

An architect friend read it in one sitting, mid-flight between Algiers and Marseille, while his cabin screen happened to display red digits uncannily close to 19∞4: "You reach page 84 breathless — luckily in a pressurized cabin. Written with 99% punchline. Bet won."M. L. M., architect.

Another copied entire passages by hand onto his public wall, turning his reading into an act of transmission: "A book straight from the guts of a true thinker. How did we come to believe that thought is more dangerous than the weapons that kill on the spot?"H. B.

A professor saw in it a demand made upon the reader: "Neither descriptive nor analytical: it demands interaction and rejects the passive reader. Each movement is an open construction site."B. B.

From the page to Geneva

From its dedication onward, the book called for an international agency for artificial intelligence, modelled on the IAEA — a call I have made publicly since April 2023, one month before OpenAI, seven weeks before the UN took up the question.

One month after publication, on 6–7 July, I was at Palexpo, Geneva, an accredited participant at the United Nations' first Global Dialogue on AI Governance — the very forum the book anticipated. Two days in the room where all 193 member states thought together, for the first time, about governing AI; two days carrying a voice from the South — an architect who reads AI the way one reads a city.

I handed signed copies there, including one to Maria Ressa, Nobel Peace Prize laureate and co-chair of the International Scientific Panel on AI, whose preliminary report opened the summit. Her lifelong fight — what platforms do to truth — is the journalistic face of my soft lobotomy: we watch the same phenomenon through two different windows.

I wrote a book that named this summit. Then I took my seat at it. There are moments when the written word precedes the real.

Reading AI the way we read a city

Why does an architect write about artificial intelligence? Because an urbanist never judges a city by its façade — he reads it by its structure, by what it organizes unseen: who has access, who is present, who is excluded. AI is an invisible architecture of our choices.

We covered the earth in the same glass façade, from Shanghai to Algiers. Today the risk is no longer space without qualities — it is thought without texture. Models that produce the same sentence everywhere. One language flattening the rest.

That is the whole subject of the book. And it is, I believe, why it travels.

📖 English edition — paperback & Kindle:
👉 https://a.co/d/07MjgLTD



/////// Nacym Baghli — architecte & urbaniste, Alger · architect & urbanist, Algiers
19∞4 — La lobotomie douce / The Soft Lobotomy · 20xx Éditions, juin 2026

Monday, July 13, 2026

L'œuvre autant monumentale qu'inquiétante de Fernand Pouillon en Algérie

Depuis le temps que je pensais à écrire ce texte… 2012, précisément.
À l'approche du 40ᵉ anniversaire de sa disparition, je m'y résous enfin.

Fernand Pouillon et le réalisateur Raoul Sangla, 1969
L'œuvre autant monumentale qu'inquiétante de Fernand Pouillon en Algérie

Préambule

Ni procès, ni hagiographie. Une fascination assumée. Et une énigme qui ne me lâche pas depuis des années…

Comment un seul architecte a-t-il pu, en trente ans, imprimer sa main sur des morceaux entiers du territoire algérien ? Des hauteurs d’Alger aux oasis du Touat. Au point qu’on reconnaisse encore aujourd’hui un mur, une cour, un escalier… à sa seule facture.

La question ne porte pas sur les circonstances. D’autres s’en sont chargés. Elle porte sur le métier. Sur ce qu’était, pour Pouillon, être architecte. Et sur ce que cette conception, admirable et redoutable, a laissé dans la pierre.

Quarante ans après sa mort, l’énigme n’a rien perdu de sa charge. Elle a même gagné en urgence… à mesure que cette œuvre se dégrade, se vide, se « réhabilite ». Qui la tient encore debout ? Avec quel savoir ? La question a cessé d’être théorique. 

I. Deux actes, séparés par la prison


Résidence Salmson du Point-du-Jour
Boulogne-Billancourt, 1966

Premier acte, 1953-1959. Jacques Chevallier le nomme architecte en chef d’Alger. La commande donne le vertige : loger, vite, une population entassée dans les bidonvilles des hauteurs.
Pouillon livre trois cités en cinq ans. Diar es-Saâda. Diar el-Mahçoul. Climat de France. Des délais que personne ne croyait tenables. Et il ne se contente pas d’exécuter le programme… il en fait une architecture. Avec une ambition de composition que ce type de bâti n’avait jamais connue.

Interlude français, 1961-1964. Effondrement du Comptoir national du logement. Affaire du Point-du-Jour. Radiation. Prison. Évasion. Reddition. En cellule, Pouillon écrit Les Pierres sauvages… journal imaginaire du bâtisseur du Thoronet. Arrêtons-nous sur ce livre. Ce n’est pas un intermède. Un architecte qui s’invente une généalogie cistercienne au moment précis où le métier le rejette ne fait pas de la littérature… il se refonde. Les Mémoires d’un architecte (1968) achèveront le travail. Pouillon a façonné, en grande partie, l’image sous laquelle nous le lisons encore. L’architecte monumental est aussi son propre monumentalisateur. Première chose dont la critique doit se défier : les formules les plus citées à son sujet sont presque toutes de lui.

Second acte, 1966-1984. Libéré, banni du métier en France, Pouillon s’installe en Algérie indépendante. Il y trouve, une seconde fois, ce que nul autre pays ne lui aurait offert : la commande à sa mesure. Sidi Fredj, Zéralda, Moretti, Tipaza sur le littoral. Le Gourara à Timimoun, le M’Zab à Ghardaïa dans le Sud. Bab Ezzouar, Bordj El Bahri, Boufarik. Et l’extension de l’Hôtel El-Djazaïr, l’ancien Saint-George, livrée en 1982. L’objet change… la méthode, jamais.
Vitesse. Maîtrise de toute la chaîne.
Écriture urbaine tenue.

𝟭𝟵∞𝟰 ? La commande se referme. Pouillon quitte Alger. Il laisse derrière lui un fonds d’archives considérable… plans, calques, correspondance… que les chercheurs, Pierre Frey au premier chef, ne commenceront à exhumer qu’à la fin des années 2010. Trente ans plus tard. Il meurt au Château de Belcastel le 24 juillet 1986.

II. Trois œuvres-matrices

1. Climat de France, ou l'antre de la carcasse

Vingt-cinq hectares sur les hauteurs de Bab el-Oued. Quatre mille cinq cents logements. Près de trois mille dans le seul bâtiment-matrice. Dimensionné pour trente mille habitants… il en abrite le double.

Au centre, l’esplanade portiquée. Deux cent trente-trois mètres sur trente-huit. Les dimensions exactes du Palais-Royal. Ce n’est pas une coquetterie d’érudit. C’est une déclaration. Pouillon voulait une architecture « sans mépris ». Il revendiquait d’avoir « installé des hommes dans un monument »… et affirmait que ces hommes, « les plus pauvres de l’Algérie pauvre », l’avaient compris. Sur ce point, il avait raison. Ce sont eux qui baptisèrent la place… les « deux cents colonnes ». Ils ont nommé son œuvre.

Climat de France, 1957

Et c’est ici, précisément, que ma fascination se retourne. Car ce que Pouillon donne, il le donne entier. Fermé. Achevé. La cour est minérale, plate, dessinée pour être vue avant d’être vécue. Elle ne prévoit pas l’écart. Aucun jeu. Aucune réserve. Aucun endroit où l’imprévu pourrait advenir. Une composition qui a tout résolu n’a rien laissé à faire… Trente ans plus tard, Bofill reprendra le procédé dans les villes nouvelles franciliennes. Même mot d’ordre : un "Versailles" pour le peuple. On sait ce qu’il en advint.

Ce qui s’est passé ensuite devait se passer.
La vie est entrée par effraction dans ce qui ne l’attendait pas. Paraboles greffées sur la pierre de taille. Constructions accumulées sur les toits. La place devenue parking, terrain de jeu, arène… Cette formule est une critique d’architecture à elle seule. Meilleure que la plupart des nôtres.

Ce qui reste, je le nomme : l’antre de la carcasse. Le monument a été mangé de l’intérieur… dévoré par ceux-là mêmes qu’il prétendait grandir. Il n’en subsiste que l’ossature. Les colonnes. Les murs porteurs. La géométrie qui tient encore. Des hommes vivent dans le squelette de l’intention de Pouillon.

Et là, je le confesse… ma fascination est la plus totale et la plus trouble. Car cette carcasse tient. Depuis soixante-dix ans. Sans entretien. Sous une charge double de celle prévue. Elle tient parce qu’un homme, un jour, a mis dans du logement social des murs de pierre et des proportions d’ordonnance. Aucune architecture bavarde n’aurait survécu à ce traitement. Celle-ci survit… vaincue, détournée, méconnaissable. Debout.
 
2. Diar el-Mahçoul : ce qu'un plan enregistre

Les hauteurs du Clos-Salembier… aujourd’hui El-Madania… dominant la baie. Mille trois cent quatre-vingt-douze logements. Une centaine de commerces. Trente-sept immeubles. Volumes calés sur les courbes de niveau, escaliers monumentaux, jardins en terrasses, pierre calcaire partout. L’intelligence du site est intacte. Elle demeure une leçon.

Diar el Mahçoul, La Porte de la Mer, Alger

Mais il faut regarder le plan.
Un boulevard coupe la cité en deux. D’un côté, la cité confort normal, ouverte sur la mer. De l’autre, la cité simple confort. Deux populations. Ni les mêmes logements, ni la même vue. C’était la donnée de la commande… Pouillon ne l’a pas inventée.
Mais il l’a dessinée. Il l’a rendue solide, durable, belle.

Point que la critique d’architecture ne peut pas contourner : un plan enregistre. Il donne à ce qu’on lui confie la forme la plus durable qui soit… la forme construite. L’architecte n’a pas choisi la partition ? Soit. Il en devient le scribe. Son trait la fixe pour un siècle. Aucun talent ne rachète cela. Et Diar el-Mahçoul est d’autant plus troublant qu’il est admirable.

Diar el Mahçoul, vue sur le Balcon des Arcades, Alger
L'histoire s'est chargée du reste. C'est au bord même de cette cité que fut érigé, en 1982, le Maqam Echahid. Quatre-vingt-douze mètres à la verticale… au-dessus d'une composition entièrement horizontale. Le vertical a répondu à l'horizontal, deux siècles plus tard. Personne ne l'avait dessiné.





Aujourd’hui ? Classé patrimoine culturel national depuis 2016. Et il se vide. Relogements successifs. Cent cinquante familles déplacées en 2023. Conversion annoncée en « village d’artistes ». Le geste peut se défendre… il mérite surtout d’être observé de très près. Classer un quartier, puis en évacuer les habitants pour le rendre à la culture, c’est reconduire, avec les meilleures intentions du monde, le geste initial : décider de ce qui vaut, pour ceux qui y vivent… sans eux.


Piscine de l'Hôtel El Riadh, Sidi Fredj







3. Le Sud et le rivage : la leçon la plus durable

Le Gourara, Timimoun, 1968-1971. Pouillon passe du grand ensemble à l’acupuncture territoriale. Volumétries en gradins. Terrasses en fer à cheval. Insertion au rebord de l’oasis, parcours d’eau internes… L’ensemble complète la colline au lieu de la nier. À Ghardaïa, le M’Zab (1970-1971) réemploie l’archétype de la citadelle perchée, en dialogue avec la morphologie du pentapole. Respectueux à bien des égards. Appropriateur à d’autres. Il faut savoir dire les deux.

Sur le littoral, Sidi Fredj. Hôtels, marina, théâtre de plein air… une métaphore balnéaire de l’urbanité méditerranéenne. El Marsa : bloc compact face à la mer, façade blanche géométrique, terrasses en avancée. Un ouvrage d’une puissance que la patine du temps et le vent marin avaient magnifiée.
Avaient.
Car voici le fait qu’il faut regarder en face. Il vaut, pour nous, tous les commentaires.

L’hôtel El Marsa n’a pas été démoli. Il a été vidé… au nom de sa réhabilitation. Le chantier a fait décaper au marteau-piqueur l’ensemble des revêtements. Ciment, plâtre, marbre, faïence… remplacés par du placo. Les sols de marbre arrachés. Le revêtement de la piscine, en parfait état, voué au même sort. Le coût annoncé permettait de construire trois ou quatre hôtels identiques. Un bâtiment qui avait résisté cinquante ans aux séismes et au sel… défiguré par une opération de conservation.

Nommons ce que cela révèle. Ce n’est pas ce qu’on croit. Personne n’a voulu détruire Pouillon. On l’a défiguré par ignorance de ce qu’il y avait à conserver. Parce que le marbre et la faïence n’étaient pas lus comme de l’architecture… mais comme du revêtement. Parce que la matière, chez Pouillon, n’est jamais un habillage : elle est la construction elle-même. Et ce savoir-là ne se transmet plus.

Ce n’est pas un défaut d’amour. Cette œuvre est aimée, célébrée, photographiée. C’est un défaut de culture architecturale. L’un ne remplace jamais l’autre.


III. L'architecte total, ou tenir toute la chaîne

Nommons maintenant ce qui fait de Pouillon une énigme. Rien à voir avec les circonstances. Tout à voir avec sa conception du métier.

Villa des Arcades, Plan/Cartouche, 1970

Pouillon tient tout.
Conception. Métrés. Choix de la carrière. Préfabrication. Logistique. Corps d’état. Calendrier. Prix. Sa devise… construire plus, dans le moindre temps, au moindre coût… n’est pas un slogan de gestionnaire. C’est un programme d’architecte. Il suppose de tenir dans une seule main le tailleur de pierre, le céramiste, le sculpteur et le jardinier. Pouillon ne délègue pas la chaîne. Il est la chaîne.

Et là, il rejoint quelque chose de très ancien… qu’il faut avoir le courage de reconnaître pour ce que c’est. Pouillon est l’un des derniers architectes au sens plein du terme. Pas le spécialiste de la conception, cantonné à l’amont, livrant une intention que d’autres exécuteront comme ils pourront… mais celui qui tient l’ouvrage de la carrière au dernier joint. Et qui répond de tout. Les Pierres sauvages ne disent rien d’autre. Le maître d’œuvre du Thoronet, seul devant la totalité de son ouvrage… est un autoportrait.

Cette conception explique tout. La qualité : nul n’atteint cette matérialité sans tenir la matière. La vitesse : la chaîne ne bégaie que là où elle est morcelée. La longévité de ces bâtiments, qui ont mieux vieilli que leur gestion… Elle explique aussi, très exactement, ce qu’elle a coûté.
Car un architecte qui tient tout ne laisse rien à tenir aux autres.

Roland Simounet, Djenan El Hassan,1960

Roland Simounet est ici le contrepoint qui éclaire. Son Djenan el-Hassan (1956-1958), sur un terrain escarpé réputé inconstructible, procède d’une démarche exactement inverse. Il part d’une analyse patiente du bidonville de Mahieddine. Des usages. Des seuils. Des manières d’habiter… Et il en tire une architecture. Il n’installe pas une population dans un monument conçu pour elle sans elle. Il compose avec ce qui est déjà là. Deux doctrines s’affrontent, et elles n’ont pas la même idée de ce qu’est un architecte : celui qui donne la forme… ou celui qui la recueille.

L’histoire a retenu Pouillon. Elle aurait tout autant pu retenir Simounet. La discipline, en Algérie, aurait alors disposé d’un autre répertoire… plus humble, plus processuel, plus transmissible. Aujourd’hui, Djenan el-Hassan est à terre. On peut y voir un accident. On peut aussi y voir la conséquence logique d’une hiérarchie que nous n’avons jamais interrogée : nous célébrons celui qui a tout tenu… et nous laissons disparaître celui qui avait su écouter.


Climat de France, Vue aérienne, 1957



IV. Trois invariants

La monumentalité comme compensation. Plus le logement est petit, plus l’espace collectif est vaste. Les logements de Climat de France font quarante à cinquante mètres carrés. Certains partagent un bloc sanitaire commun. La cour, elle, a les dimensions du Palais-Royal… Ce n’est pas du décorum. C’est un troc. Pouillon l’assume. Mais le troc a un revers : il déplace la dignité de l’intérieur vers l’extérieur, du privé vers le commun. Rien ne dit que ce geste correspondait à ce que ses habitants attendaient. Pouillon savait ce qu’il faisait… il ne le leur a pas demandé. C’est peut-être là, plus que partout ailleurs, que loge l’inquiétude.

La matière comme construction. La pierre calcaire mise en œuvre avec une rationalité quasi artisanale. Les bétons aux joints tirés. Les appareillages comme grammaire de la durée… Chez Pouillon, la matière n’est jamais un revêtement. Elle est l’ouvrage. C’est ce qui rend ces bâtiments si résistants. C’est exactement ce qu’on n’a pas compris à El Marsa.

Le site comme contrainte génératrice. Topographies algéroises suivies à la lettre. Gradins sahariens. Ombre et inertie thermique comme dispositifs premiers… Les hôtels du Sud ne posent pas un objet dans le paysage : ils épaississent le relief, l’épaulent, s’y engouffrent. C’est la leçon la moins datée de toute l’œuvre. Celle dont l’architecture algérienne d’aujourd’hui, qui bétonne au mépris de son climat, aurait le plus urgent besoin.


V. Ce que coûte l'architecte total


Reste à mesurer le prix. Pas celui des chantiers… celui de la discipline.

Une œuvre de cette masse, plus de deux millions de mètres carrés, occupe le terrain. Elle définit ce qu’est une belle architecture. Ce qu’est un bon chantier. Ce qu’est un architecte… Elle laisse peu d’espace aux autres manières de faire. Moins encore aux jeunes praticiens qui auraient eu à s’essayer, à échouer, à trouver leur propre trait. Pendant que Pouillon bâtissait une ville de cent mille habitants… une génération d’architectes algériens n’a pas construit la sienne.

Ce n’est pas un reproche adressé à l’homme. Il n’a jamais fait que répondre à ce qu’on lui demandait, avec une intensité que nul ne lui a disputée. C’est un constat adressé à nous-mêmes : une discipline qui repose sur un homme providentiel n’est pas une discipline. C’est une chance. Et les chances se retirent… Celle-ci s’est retirée en 1984, brutalement. Il a fallu trente ans pour rouvrir les cartons qu’elle avait laissés.


VI. Mémoires et gardiennes d'une œuvre — de Belcastel à l'EPAU

Mémoires d'un architecte, collection privée
Un dernier aspect, rarement mis en regard. Cette œuvre ne nous est pas parvenue seule. Elle a été portée, inventoriée, argumentée, arrachée à l’oubli… par quelques-uns dont la persévérance a suppléé, des deux rives, l’absence d’institution. Les taire reviendrait à laisser croire que cette architecture se maintient par sa seule masse. Elle ne se maintient pas. Elle est tenue.

Catherine Sayen, côté français. Elle entre dans l’agence en 1982… elle a vingt-cinq ans, lui soixante-dix, il achève l’El-Djazaïr. Elle restera jusqu’à sa mort. En 1996, elle fonde l’association Les Pierres sauvages de Belcastel, du nom du roman écrit en prison. Depuis, elle édite, expose, enquête. Témoignages des collaborateurs directs : Jean Chenivesse, l’homme des chantiers… Jean Ohlicher, directeur de la SOCOLON, l’entreprise algéroise qui bâtit Moretti, Zéralda, Sidi Fredj. Récit documenté de Diar es-Saâda. Exposition sur Pouillon éditeur et bibliophile…
Je l’ai rencontrée à Alger en 2017, lors d’une conférence qu’elle donnait à l’EPAU. J’en garde le souvenir d’une interlocutrice d’une rigueur exceptionnelle. Gardienne du récit pouillonien… et, chose plus rare, capable d’en discuter les contradictions sans complaisance. Sa formule dit l’essentiel : le rendez-vous a été manqué entre la France et Fernand Pouillon au XXᵉ siècle.
Côté algérien, l’énoncé reste à écrire.

Myriam Maachi-Maïza l’a entrepris. Architecte, diplômée de l’EPAU et de Versailles, enseignante à l’EPAU. Plus de vingt ans consacrés à cette œuvre : un magister sur la composition dans le Sud-Ouest algérien, un article fondateur dans Insaniyat, une thèse sur l’architecture hôtelière… et surtout une exposition qu’elle a fait circuler à partir de 2014 depuis l’Institut français d’Alger, puis Annaba, Constantine, d’autres wilayas, avec conférences dans les écoles.
C’est à elle qu’on doit le chiffre désormais partout cité : plus de deux millions de mètres carrés bâtis en Algérie. Une dizaine de cités. Une quarantaine d’hôtels. Des cités universitaires, des bibliothèques, des cinémas… « J’ai construit autant que pour une ville de cent mille habitants », aimait dire Pouillon. Le chiffre rend l’énigme arithmétique. Un seul homme. Une ville entière.
La recherche récente la désigne comme « ultime ambassadrice de l’œuvre Pouillon en Algérie ». La formule est juste… et elle devrait nous alarmer. Qu’un patrimoine de cette ampleur repose, sur son propre sol, sur la persévérance de quelques individus… quand El Marsa a pu être défiguré sans qu’aucune compétence n’ait été consultée… en dit long sur l’état de notre culture architecturale.

Il faut citer aussi Pierre Frey, fondateur des Archives de la construction moderne de l’EPFL, qui a passé ses dernières années dans les archives algéroises de Pouillon. Son ultime ouvrage, Le Téméraire éclectique, paraissait chez Actes Sud à l’automne 2023… quelques jours avant sa mort. Et Bonillo, Bédarida, Sellali, Bengoa, Fabrizio… et les jeunes chercheurs algériens qui prennent aujourd’hui le relais.

Toutes ces trajectoires disent la même chose, et c’est structurel : l’œuvre n’est sauvée que par la patience documentaire de quelques-uns. Cette patience n’est ni institutionnalisée, ni transmise, ni algérianisée à la mesure du sujet. C’est peut-être l’inquiétude la plus tenace que soulève cet anniversaire. La seule, aussi, que nous puissions encore corriger.


Conclusion : une œuvre-miroir

Regardée depuis aujourd’hui, l’œuvre algérienne de Pouillon est à la fois patrimoine et miroir.
Patrimoine… parce qu’elle a donné des formes durables à la dignité urbaine. Parfois au prix d’une monumentalité difficile à habiter. Parfois en dépit d’elle-même. Parfois grâce aux détournements qu’elle a subis.


Photo : Nacym Baghli, 2018

Miroir… parce qu’elle nous renvoie la question que nous n’osons pas poser. Que voulons-nous, au juste, d’un architecte ? Qu’il tienne tout, et nous laisse des chefs-d’œuvre que nous ne saurons ni entretenir ni transmettre ? Ou qu’il tienne moins… mais laisse derrière lui une discipline capable de continuer sans lui ?

Pouillon a choisi. Il a tout tenu.
Et la carcasse de Bab el-Oued, mangée par la vie, méconnaissable et debout, est le plus juste monument qu’il pouvait laisser. Elle dit la puissance de ce qu’il savait faire… et l’impossibilité, pour un seul homme, de tenir indéfiniment ce qu’il a levé.

Quarante ans après sa disparition, Pouillon nous demeure une ressource. Précisément parce qu’il nous oblige à cette question, sans complaisance.
La réponse ne viendra pas d’un architecte seul.
C’est probablement là, et nulle part ailleurs, que se situe le véritable enseignement de ce quarantième anniversaire.

NB
13.07.2026


Repères bibliographiques

Écrits de Fernand Pouillon
- Les Pierres sauvages, Paris, Seuil, 1964 (Prix des Deux Magots 1965).
Mémoires d'un architecte, Paris, Seuil, 1968.

Monographies et travaux de référence
- Bernard Félix Dubor, Fernand Pouillon, Milan, Electa Moniteur, 1986 (avant-propos de Bernard Huet).
- Jean-Lucien Bonillo (dir.), Fernand Pouillon, architecte méditerranéen, Marseille, Imbernon, 2001.
- Stéphane Gruet, avec Catherine Sayen et Jean-Loup Marfaing, Fernand Pouillon : humanité et grandeur d'un habitat pour tous, Toulouse, Poïésis, 2010.
- Pierre Frey, Fernand Pouillon. Le Téméraire éclectique, Arles, Actes Sud, 2023.
- Pierre Frey, « Carnets de route », chronique en ligne, Espazium, 2019-2023.

Recherche algérienne
- Myriam Maachi-Maïza, « La composition architecturale dans l'œuvre algérienne de Fernand Pouillon, cas du Sud-Ouest algérien », magister, Centre universitaire de Béchar, 2002.
- Myriam Maachi-Maïza, « L'architecture de Fernand Pouillon en Algérie », Insaniyat, n°42, 2008.
- Myriam Maachi-Maïza (commissariat), L'œuvre algérienne de Fernand Pouillon, exposition itinérante, Instituts français d'Alger, Annaba, Constantine, 2014-2015.
- Mohamed Tehami et Karima Anouche, « Urban planning as the first step of architecture : the case study of Pouillon's housing estate Diar el-Mahçoul in Algiers », ZARCH, n°8, 2017.
Fernand Pouillon. La revanche de l'œuvre, numéro thématique, Madinati. Revue de l'architecture, de l'urbanisme et de la construction, n°9, mai 2021, 64 p. (contributions de Catherine Sayen et de plusieurs spécialistes ; photographies de Léo Fabrizio) — madinati-dz.com.
- Maurice Blanc, compte rendu du numéro Madinati n°9, Espaces et sociétés, n°184-185, 2022/1, p. 271-273.

Association Les Pierres sauvages de Belcastel
- Catherine Sayen, L'Architecture par Fernand Pouillon : récit, Toulouse, Transversales, 2014.
- Catherine Sayen, Prouesses avec Pouillon (entretien avec Jean Chenivesse).
- Jean Ohlicher, Pierre Lehalle, Catherine Sayen, Franck Gautré, Bâtir avec Pouillon.
- Catherine Sayen (dir.), Le livre, l'autre dessein de Fernand Pouillon, Musée de l'imprimerie de Lyon, 2012-2013.

Iconographie et documentaire
- Daphné Bengoa et Léo Fabrizio (photographies), Kaouther Adimi (texte), Fernand Pouillon et l'Algérie : bâtir à hauteur d'homme, Paris, Macula, 2019.
- Stéphane Couturier, Climat de France, Toulon, Hôtel des Arts, 2014.
- Marie-Claire Rubinstein, Pouillon, une architecture habitée, Alger 1953-1957, documentaire, 2021.

Lectures critiques
- Odile Seyler et Jacques Lucan, « Fernand Pouillon. Les 200 colonnes, Alger, 1954-1957 », AMC, 1983.
- Bernard Huet, « L'héritage de Fernand Pouillon », AMC, n°71, mai 1996.
- Jean-Jacques Deluz, L'urbanisme et l'architecture d'Alger, Liège, Mardaga / OPU, 1988.
- Sur Roland Simounet : Richard Klein (dir.), Roland Simounet à l'œuvre. Architecture 1951-1996, Paris, IFA / Carré d'Art, 2000.


Crédits photographiques. Les images reproduites dans cet article ont été trouvées sur Internet et demeurent la propriété de leurs auteurs respectifs. Certaines, signalées comme telles, sont de moi.

#Architecture #Urbanisme #FernandPouillon #Algerie #Alger

Wednesday, June 3, 2026

AGI /////// THE SOFT LOBOTOMY

The free lunch is over — and the bill is your brain.
Le repas gratuit est terminé — et l'addition, c'est votre cerveau.

English first. Version française plus bas. ↓

[EN]
For three years I have argued for one thing the world called premature: an International AI Agency (AIIA), built on the model of the IAEA — to inspect, to set binding global standards, to halt the proliferation of compute.
Here is the receipt — 20 April 2023, in writing, public and dated:
x.com/BaghliNacym/status/1649030045212524546

Today it is no longer an idea. It is an emergency.
And here is what keeps me up at night — it isn't jobs. Jobs rebuild. Anthropic's own CEO has warned that half of entry-level white-collar jobs could vanish within one to five years; painful, but history has survived worse. A faculty does not rebuild so easily.

The real threat is the soft lobotomy: outsourcing human thought until we lose the organ.
It is measurable now. MIT's Your Brain on ChatGPT (2025) wired 54 brains to EEG — the AI-assisted group showed the weakest neural connectivity of all, and most could not quote a single sentence they had just written. The researchers called it cognitive debt.

Meanwhile the token has become the new oil. To mint it, you burn a planet: the IEA projects data-centre electricity demand will roughly double by 2030, AI first among the drivers. And the capital runs in circles — Nvidia → OpenAI → Microsoft → back again — a loop that closes only so long as you stay dependent. An autonomous mind consumes fewer tokens.

At the end of the road waits the merge: first they weaken you, then they sell you the brain-machine interface. The last resource to extract isn't Mars. It's the skull.
After Hiroshima we did not ban the atom — we built the IAEA. Do the same for intelligence: inspection, non-proliferation of compute, binding standards — and one thing more: human intelligence recognized as common heritage, with a right to think unplugged.

The window is now: the UN holds its first Global Dialogue on AI Governance in Geneva, 6–7 July 2026.
The token is the new oil.
Refuse to be the oilfield.
— NB


[FR]
Depuis trois ans, je plaide pour une chose que le monde jugeait prématurée : une Agence internationale de l'intelligence artificielle (AIIA), bâtie sur le modèle de l'AIEA — pour inspecter, fixer des normes mondiales contraignantes, enrayer la prolifération de la puissance de calcul.
En voici la preuve — 20 avril 2023, écrite, publique et horodatée :
x.com/BaghliNacym/status/1649030045212524546

Aujourd'hui, ce n'est plus une idée. C'est une urgence.
Et ce qui m'empêche de dormir, ce ne sont pas les emplois. Les emplois se reconstruisent. Le PDG d'Anthropic lui-même a prévenu que la moitié des emplois de bureau débutants pourrait disparaître d'ici un à cinq ans ; douloureux, mais l'histoire a survécu à pire. Une faculté, elle, ne se reconstruit pas si aisément.

La vraie menace, c'est la lobotomie douce : sous-traiter la pensée humaine jusqu'à en perdre l'organe.
Et c'est désormais mesurable. L'étude du MIT Your Brain on ChatGPT (2025) a relié 54 cerveaux à des EEG : le groupe assisté par l'IA a montré la connectivité neuronale la plus faible de tous, et la plupart étaient incapables de citer une seule phrase qu'ils venaient d'écrire. Les chercheurs ont nommé cela une dette cognitive.

Pendant ce temps, le token est devenu le nouveau pétrole. Pour le frapper, on brûle une planète : l'AIE projette un quasi-doublement de la demande électrique des centres de données d'ici 2030, l'IA en tête des moteurs. Et le capital tourne en boucle — Nvidia → OpenAI → Microsoft → et retour — une boucle qui ne se referme que tant que vous restez dépendant. Un esprit autonome consomme moins de tokens.

Au bout du chemin attend la fusion : d'abord on vous affaiblit, puis on vous vend l'interface cerveau-machine. La dernière ressource à extraire n'est pas Mars. C'est le crâne.
Après Hiroshima, nous n'avons pas interdit l'atome — nous avons bâti l'AIEA. Faisons de même pour l'intelligence : inspection, non-prolifération du calcul, normes contraignantes — et une chose de plus : l'intelligence humaine reconnue comme patrimoine commun, avec un droit à penser débranché.

La fenêtre, c'est maintenant : l'ONU tient son premier Dialogue mondial sur la gouvernance de l'IA à Genève, les 6 et 7 juillet 2026.
Le token est le nouveau pétrole.
Refusez d'être le gisement.
— NB

The receipt · La preuve horodatée — 20.04.2023


#AI #Governance #AGI #Sovereignty #Transhumanism #AIIA

Tuesday, May 19, 2026

Delirious Algiers

𝗗𝗲 𝗹𝗮 𝗖𝗮𝗿𝗰𝗮𝘀𝘀𝗲, 𝗔𝗰𝘁𝗲 𝗜𝗜
𝗼𝘂 𝗱𝗲 𝗹'𝗔𝗿𝗰𝗵𝗶𝘁𝗲𝗰𝘁𝘂𝗿𝗲 𝗽𝗿𝗼𝗺𝗼𝘁𝗶𝗼𝗻𝗻𝗲𝗹𝗹𝗲
[Mise à jour 2026 d'une réflexion ouverte le 11 septembre 2008]

𝐶𝑒 𝑡𝑒𝑥𝑡𝑒 𝑒𝑠𝑡 𝑙𝑜𝑛𝑔, 𝑡𝑟𝑒̀𝑠 𝑙𝑜𝑛𝑔. 𝐷𝑒́𝑙𝑖𝑏𝑒́𝑟𝑒́𝑚𝑒𝑛𝑡. 𝑀𝑎𝑖𝑠 𝑞𝑢𝑖 𝑠'𝑦 𝑖𝑛𝑡𝑒́𝑟𝑒𝑠𝑠𝑒 𝑦 𝑡𝑟𝑜𝑢𝑣𝑒𝑟𝑎 𝑠𝑜𝑛 𝑐𝑜𝑚𝑝𝑡𝑒.

Avant-propos illustré
Neuf clichés — Alger-Ouest, un matin de mai 2026.
Photos : Nacym Baghli, 2026
Ce qui suit n'est pas un argumentaire. C'est un constat.
Neuf photographies. Prises au téléphone, depuis la voiture, à travers le pare-brise — les reflets, les poussières, les cadres approximatifs font partie de l'image. Ils en sont même la signature. On ne sort pas pour photographier ces choses-là ; on les photographie malgré soi, depuis la file d'attente, depuis le feu rouge, depuis l'embouteillage. Voilà la première vérité de la Carcasse-décor : elle ne s'offre qu'au passager, jamais au piéton, qui n'existe plus.
Périmètre : trois kilomètres à peine. Entre mon domicile, mon bureau, ma propre carcasse — celle que j'habite, celle que je revendique — et le centre d'examen où ma fille passe son brevet ce matin.
Temps de trajet : indéterminé. C'est précisément ce que cette ville fait. Elle suspend le temps utile et le redistribue en encombrement physique (les klaxons, les voiries défoncées, les dépassements qui ne dépassent rien) et en encombrement mental (le bruit de fond visuel, la saturation, la fatigue de ce que l'on voit sans pouvoir le nommer).
Et puis il y a la nervosité — celle, légitime, d'un père qui conduit son enfant à un examen. Mais aussi cette autre nervosité, plus sourde, dont je suis convaincu qu'elle infuse l'humeur de cette ville comme un acouphène : l'angoisse de vivre dans un cadre bâti qui ne s'adresse à personne, ne s'inscrit dans aucun récit, ne tient à aucune main.
Regardez les neuf images. Vous y trouverez toute la grammaire de l'article qui va suivre, condensée en un carré de 3×3.
Neuf objets. Trois kilomètres. Une seule grammaire.
Et entre tous ces objets : aucun trottoir digne, aucun arbre d'alignement, aucune transition urbaine pensée, aucun vis-à-vis humain, aucun horizon. Juste la file de voitures dans laquelle nous sommes assis — mon enfant, son sac d'examen sur les genoux, et moi, son père architecte, qui photographie par fidélité au métier ce qu'il préférerait ne pas voir un matin pareil.
« Avant d'acculer cette architecture, avons-nous pris le soin de l'étudier, de l'analyser, d'en saisir le fond, avant d'accuser la forme ? » — État(s) des lieux, avril 2018.
Huit ans après cette question, en voici neuf réponses. Photographiées à travers un pare-brise. À trois kilomètres de chez moi. Le matin du brevet de ma fille.
L'article qui suit n'aurait pas pu être écrit ailleurs, ni autrement.

𝗗𝗲 𝗹𝗮 𝗖𝗮𝗿𝗰𝗮𝘀𝘀𝗲, 𝗔𝗰𝘁𝗲 𝗜𝗜
𝗼𝘂 𝗱𝗲 𝗹'𝗔𝗿𝗰𝗵𝗶𝘁𝗲𝗰𝘁𝘂𝗿𝗲 𝗽𝗿𝗼𝗺𝗼𝘁𝗶𝗼𝗻𝗻𝗲𝗹𝗹𝗲
« Mes amis, l'architecture est définitivement morte et enterrée, vive l'auto-construction !
Bon réveil. À suivre… ou pas. » — De la notion de Carcasse, ou de l'Architecture "contemporaine" en Algérie, jeudi 11 septembre 2008.
Il y a dix-huit ans, jour pour jour ou presque, je publiais sur ce blog De la notion de Carcasse.
C'était un jeudi 11 septembre — sept ans jour pour jour après l'autre 11 septembre, celui où deux carcasses tombaient à Manhattan. À Alger, au même moment, j'essayais de nommer la carcasse qui montait. La date n'était pas un hasard ; elle ne l'est toujours pas.
Je signais alors ce texte comme on signe un acte de décès : « L'architecture est définitivement morte et enterrée. » Et je terminais sur la formule la plus fragile de toutes — « À suivre… ou pas. » L'enterrement, lui, n'a jamais eu lieu. Et c'est précisément la raison pour laquelle, dix-huit ans plus tard, je dois reprendre. La carcasse n'est pas morte. Elle a fait pire. Elle est devenue présentable.
Mais avant d'écrire l'acte II, il faut remonter plus loin que 2008. Parce que la Carcasse, dans ma vie d'architecte, n'a pas commencé par un texte. Elle a commencé par un projet.

𝗜. 𝗔𝘃𝗮𝗻𝘁 𝗹𝗲 𝗱𝗶𝗮𝗴𝗻𝗼𝘀𝘁𝗶𝗰 — 𝗹𝗮 𝗖𝗮𝗿𝗰𝗮𝘀𝘀𝗲 𝗻𝗼𝗯𝗹𝗲 (𝗮𝘃𝗿𝗶𝗹 𝟭𝟵𝟵𝟱)
Mon tout premier projet, livré la même année où je fondais avec mon père Baghli Architects, fut une habitation pour le compte du voisin d'en face. Il observait peut-être notre potentiel ; je soupçonne plutôt qu'il y voyait une opportunité de bon voisinage. Les relations aidant, l'improbable relation s'est nouée.
Cet homme, mon premier client — paix à son âme, il nous a quittés depuis — avait pris une décision radicale et noble à la fois : raser la baraque dans laquelle il logeait toute sa famille, et bâtir à la place ce qu'il appelait lui-même « une Carcasse au sens le plus noble du terme ». Un grand terrain prometteur. Quatre garçons devenant jeunes adultes. Une benjamine qui partirait au mariage mais à qui on consacrerait quand même une cinquième trame, pour le gendre. Cinq garages au rez-de-chaussée pour assurer la rente — cette fonction vitale, on le sait, que toute habitation algérienne se doit d'intégrer.
Cette Carcasse-là — Oued Romane, Alger, 1995 — je l'observe encore aujourd'hui depuis ma propre baie vitrée. Elle est toujours en perpétuelle mutation. Carcasse 1995 >> 2018 >> 20xx. Elle me survivra, assurément. Et elle m'aura accompagné, hantée, instruite tout au long de ma carrière.
Voilà ce qu'il faut tenir d'emblée pour la suite : la Carcasse, au point de départ, n'était pas une insulte. Elle était une typologie. Une promesse structurelle. Une œuvre conçue avec un architecte, pensée pour absorber la croissance d'une famille sur trois générations, auto-financée par l'activité commerciale qui en occupait le socle. Imbrication des volumes. Redistribution des espaces. Système constructif unique et généralisé. Évolution de l'espace en fonction de l'évolution de la famille. La société environnante, instinctivement, l'identifiait comme « la maison de l'Architecte », « la maison Navire », « la maison Vaisseau spatial » — Goldorak / Grendizer. Le populaire savait reconnaître ce que le savant n'avait pas encore osé nommer.
Cette Carcasse-là — la noble, l'architecte-supervisée, la multi-générationnelle, la mutante — est le point d'origine de ma réflexion. Je n'aurais pas pu écrire le texte de 2008 sans avoir construit ce projet de 1995. Et je ne peux pas écrire celui de 2026 sans ramener d'abord ce point d'origine à la surface.

𝗜𝗜. 𝗦𝗲𝗽𝘁𝗲𝗺𝗯𝗿𝗲 𝟮𝟬𝟬𝟴 — 𝗹𝗮 𝗖𝗮𝗿𝗰𝗮𝘀𝘀𝗲 𝗮𝘂𝘁𝗼-𝗱𝗲𝘀𝘁𝗿𝘂𝗰𝘁𝗿𝗶𝗰𝗲
Treize ans plus tard, l'autre versant a fini par me crever les yeux. La Carcasse noble avait, dans le pays, son ombre statistique : la Carcasse-virus. Auto-construite. Sans architecte. Sans permis sérieux. Sans plan. Sans terrain parfois. Apeuprisme régnant ; urbanodroïde comme alchimie propre à nous ; auto-construction comme auto-destruction. Voilà ce que je posais en 2008. Avec cet amas de briques et de béton, parsemé de ferraille, ne répondant à aucune règle d'esthétisme, à aucune préoccupation environnementale, ne faisant référence à aucun pan de notre histoire, faisant fi de tout bon sens. Avec cette quincaillerie qui pend du dehors — paraboles, climatiseurs, câbles, enseignes, affiches, pneus, fers en attente, cages d'oiseaux, linge étendu, grilles d'acier, portes blindées.
Et avec le rituel inimitable du client — « a3ndi carcasse ! », « hebbit nebni ! », « a3ndkoum catalogue ? », « hebbit enmodifi ! », « neddik tchouf ! », « c'est urgent ! », « awah ghali ! » — qui transformait l'architecte algérien en vulgaire cachet humide, contrainte administrative parmi d'autres, cher, très cher, trop cher pour ces quelques traits tirés sur du papier.
Je nommais alors la loi tacite qui régissait tout cela : la Loi du CHAOS — Cohérence sur l'Habitat, l'Architecture et l'Organisation Spatiale. Avec son corollaire darija sans appel : « tag a3la man tag ». Et je tirais ma révérence en trois lignes :
Mes amis, l'architecture est définitivement morte et enterrée, vive l'auto-construction !
Bon réveil.
À suivre… ou pas.
C'était un constat de décès. Mais il faut le dire honnêtement aujourd'hui : c'était aussi un sursaut de fidélité — à la Carcasse noble de 1995, dont la Carcasse-virus n'était que la dégénérescence statistique. Je ne défendais pas la pauvreté de la forme. Je dénonçais l'absence de pensée qui l'avait produite.

𝗜𝗜𝗜. 𝟮𝟬𝟭𝟮-𝟮𝟬𝟭𝟰 — 𝗹𝗮 𝗖𝗮𝗿𝗰𝗮𝘀𝘀𝗲 𝗤𝘂𝗶𝗻𝘁𝗲𝘀𝘀𝗲𝗻𝗰𝗲 (𝗲𝘁 𝗹'𝗔𝗴𝗮 𝗞𝗵𝗮𝗻)
La suite du chemin, je ne pouvais pas l'inventer ; il fallait que la pensée mûrisse. En 2012, le projet Carcass™ (code 4238.ALG, Khraicia) prend forme comme objet conceptuel à part entière, et il sera nominé en 2013 pour le cycle de l'Aga Khan Award for Architecture. Référencé désormais sur Archnet, archivé. Pas seulement un blog. Une trace institutionnelle.
J'écrivais dans la lettre de motivation, à l'époque :
Mon projet s'intitule Carcass™. Il est en cours de progression, et en attente à la fois. C'est un projet dans le temps. (…) Il se situe à Alger (El-Djazaïr) mais il aurait aussi bien pu se trouver et se raconter à Caracas ou à Bombay, en passant dans l'intervalle par Istanbul, Le Caire et Téhéran. C'est un projet intemporel. (…) Un projet anachronique qui, à travers le Prisme Critique de l'Architecture, propose et suggère une (re)lecture positive de nos sociétés urbaines contemporaines, notamment celles émanant des pays dits "en développement" et/ou "émergents".
Et j'en proposais cette définition, qui tient toujours :
Carcass™ — Unidentified Building Type/Status. For me, it represents la Quintessence de l'Architecture, and it is my primary concern, as both its sources and its ramifications remain unexpected (unpredictable). I believe that the cities of Algiers, Rotterdam, New York, Sao Paulo, Istanbul, amongst many others (maybe all), carry the genes (germs?) of the Carcass™.
En 2014, je proposais à Rem Koolhaas et à la Biennale de Venise (Fundamentals — Absorbing Modernity), hors-concours et hors-délais, une contribution baptisée ₩¥$!₩¥G — WYSIWYG, What You See Is What You Get. La Carcasse comme Quintessence. La Carcasse comme architecture Anonyme. La Carcasse comme retour aux Fondamentaux. Et cette phrase, que je relis aujourd'hui avec une lucidité presque inquiétante :
« La Carcasse devient Modernité. »
J'ajoutais : « La Modernité sera désormais absorbée sur l'autel de l'Anonymat. » Je ne savais pas encore que douze ans plus tard, l'Anonymat allait être colonisé par sa caricature exacte : la marque promotionnelle.

𝗜𝗩. 𝟮𝟬𝟭𝟴 — 𝗹𝗮 𝘁𝗿𝗶𝗮𝗱𝗲 𝗥𝗼𝗺𝗮𝗻𝘁𝗶𝘀𝗺𝗲 / 𝗥𝗲́𝗮𝗹𝗶𝘀𝗺𝗲 / 𝗕𝗿𝘂𝘁𝗮𝗹𝗶𝘀𝗺𝗲
En avril 2018, pour les 23 ans de l'agence et dans le sillage du projet Djisr El-Djazaïr, j'ai posé l'État(s) des lieux en trois mouvements :
Romantisme : la Carcasse de 1995, à l'épreuve des temps, vue de ma baie vitrée.
Réalisme : Carcasse, Habitation inachevée, Quartier en mutation, Lotissement sauvage, Auto-construction, Tissu vernaculaire, Habitat spontané… Peu importait le qualificatif. J'écrivais alors : « Avant d'acculer cette architecture, avons-nous pris le soin de l'étudier, de l'analyser, d'en saisir le fond, avant d'accuser la forme ? » Et cette phrase, que je voudrais aujourd'hui graver dans la pierre de toute école d'architecture algérienne :
« El-Hamiz ne s'est pas improvisé, il s'est construit.
Oued Tarfa ne s'est pas décrété, il s'est imposé.
Patiemment, dans le temps, avec méthode et esprit. »
Brutalisme : WYSIWYG, la Quintessence, l'Anonymat, et ce constat — Constat de flagrante Modernité — qui fermait la triade.
C'est dans cette troisième séquence que j'avais inscrit, sans encore en mesurer la portée, l'arc complet : Libéralisation > Construction > Autocratie > Auto-Construction > Reconquête > Absolutisme > Généralisation > Point de Non-retour > La Greffe. Ce Point de Non-retour, c'est exactement là que nous sommes en 2026. Et la Greffe — celle que j'imaginais encore comme transplantation entre Alger et New York — a pris une forme que je n'avais pas vue venir.

𝗩. 𝟮𝟬𝟮𝟲 — 𝗹𝗮 𝗖𝗮𝗿𝗰𝗮𝘀𝘀𝗲-𝗱𝗲́𝗰𝗼𝗿, 𝗼𝘂 𝗹'𝗶𝗻𝘃𝗲𝗿𝘀𝗶𝗼𝗻 𝗼𝗻𝘁𝗼𝗹𝗼𝗴𝗶𝗾𝘂𝗲
Voici donc l'acte II. Et il faut le formuler net.
La Carcasse a changé de propriétaire, d'échelle, et de mensonge.
Elle est désormais portée par le promoteur immobilier privé — acteur que ni le texte de 1995 (projet familial), ni celui de 2008 (auto-constructeur citoyen) n'avaient prévu dans sa forme prédatrice actuelle. Le promoteur 2026 fait quelque chose de pire que l'auto-constructeur de 2008 : il rase la Carcasse originelle — modeste, à l'échelle, biographique, bâtie sur trois générations — et bâtit à la place une Carcasse XXL camouflée. Habillée. Dressée. Vendue au mètre carré exorbitant comme s'il s'agissait d'architecture.
Cette nouvelle Carcasse est saupoudrée — le verbe est juste, c'est un saupoudrage, pas une intégration — de l'inventaire complet de la modernité de catalogue. Box privé. Place de parking privative. Salle de sport intégrée. Piscine pour résidents. Caméras de surveillance. Climatisation centralisée. Applications connectées. Badge NFC. Fibre optique. Contrôle d'accès biométrique. Gardien à la guérite. Interphone vidéo. Tout l'inventaire qui, en 2008, pendait des balcons dans le désordre, se retrouve désormais intégré, productisé, marketé, et facturé à un prix qui n'a aucun rapport avec le mètre carré utile produit.
Soyons précis : les paraboles, les climatiseurs, les câbles, les enseignes, les pneus, les fers en attente, les cages d'oiseaux, le linge étendu, les grilles d'acier et les portes blindées — toute la quincaillerie que je listais en 2008 comme stigmates extérieurs de la Carcasse — a simplement été ravalée à l'intérieur du bâtiment, lustrée, brandée, et vendue comme valeur ajoutée. La pollution architecturale n'a pas disparu. Elle a été intériorisée, climatisée, et tarifée.

𝗩𝗜. 𝗟𝗮 𝗺𝗲̂𝗺𝗲 𝗟𝗼𝗶 𝗱𝘂 𝗖𝗛𝗔𝗢𝗦 — 𝗱𝗲́𝘀𝗼𝗿𝗺𝗮𝗶𝘀 𝗰𝗮𝗽𝗶𝘁𝗮𝗹𝗶𝘀𝗲́𝗲
Voici la phrase que je n'aurais pas osé écrire en 2008, parce qu'elle était impensable :
En 2008, la Loi du CHAOS protégeait l'auto-constructeur.
En 2026, la Loi du CHAOS protège le promoteur.
C'est la même loi. Le même tag a3la man tag. Le même refus du plan, du permis sérieux, de l'urbanisme. La même absence d'arbre d'alignement, de transition urbaine, de trottoir digne, d'horizon partagé. La même indifférence à l'histoire, à l'environnement, à l'échelle. Le même apeuprisme — sauf qu'il porte aujourd'hui costume, badge, plaquette commerciale glacée et compte Instagram.
Mais désormais portée par le capital au lieu d'être portée par la précarité. Et c'est précisément ce qui change tout.
La Carcasse précaire de 2008 avait l'excuse de la pauvreté. La Carcasse promotionnelle de 2026 n'en a aucune — elle est riche, elle est solvable, elle est choisie. Elle facture l'absence d'urbanisme au prix de l'urbanisme accompli. Elle vend la sécession comme service. Elle vend le défaut de ville comme premium. Elle livre, en dix-huit mois et clés en main, ce qu'une famille mettait trente ans à bâtir — et elle livre, à ce prix-là, exactement la même absence de ville.
C'est la décadence au sens strict — au sens guénonien : la forme qui survit à son principe, le geste qui mime sans habiter, l'habit qui prétend faire le moine après avoir tué le monastère.
La Carcasse de 1995 disait : je vais devenir maison, patiemment, sur trois générations.
La Carcasse de 2008 disait : je n'ai pas eu les moyens.
La Carcasse de 2026 dit : je n'ai pas besoin de plan, j'ai une piscine.

𝗩𝗜𝗜. 𝗪𝗬𝗦𝗜𝗪𝗬𝗚 𝗶𝗻𝘃𝗲𝗿𝘀𝗲́ — 𝗪𝗬𝗦𝗜 ≠ 𝗪𝗬𝗚
En 2014, je proposais à Koolhaas que la Carcasse était l'incarnation parfaite de WYSIWYG — What You See Is What You Get. Ce que vous voyiez de la Carcasse précaire, c'était exactement ce qu'elle était : un objet honnête dans son inachèvement, dont la déchirure révélait la vérité de la construction. La forme et le fond coïncidaient.
En 2026, la Carcasse-décor est WYSI ≠ WYG.
Ce que vous voyez n'est PAS ce que vous obtenez.
Vous voyez la piscine, le marbre, le badge, le branding, la sécurité, la connectivité, la promesse d'une vie élégante au cœur d'une métropole en marche. Vous obtenez : l'absence de rue, l'absence d'arbre, l'absence de trottoir, l'absence de transition urbaine, l'absence de vis-à-vis humain, l'absence d'horizon, et — c'est l'essentiel — l'absence de ville. La ferraille a été enfouie dans le placard technique. Les paraboles sont devenues fibre. Les pneus sont devenus parking VIP. Le linge étendu est devenu sèche-linge en commun. La grille d'acier est devenue contrôle d'accès biométrique. La porte blindée est devenue interphone vidéo.
Rien n'a été résolu. Tout a été habillé.
L'ancienne Carcasse était brutaliste sans le savoir.
La nouvelle est décadente en le sachant très bien.
L'ancienne demandait à devenir ville.
La nouvelle refuse activement de l'être.

𝗩𝗜𝗜𝗜. 𝗝𝘂𝗻𝗸𝘀𝗽𝗮𝗰𝗲 𝗲𝗻 𝗰𝗼𝘀𝘁𝘂𝗺𝗲 — 𝗟𝗮𝘀 𝗩𝗲𝗴𝗮𝘀 𝘀𝗮𝗻𝘀 𝗹𝗮 𝗳𝗿𝗮𝗻𝗰𝗵𝗶𝘀𝗲
Koolhaas avait nommé Junkspace en 2002 — l'espace résiduel produit par la modernisation, ses aéroports, ses lobbies, ses centres commerciaux. Mais Koolhaas décrivait l'Occident saturé, post-développement. Ce qui se déploie aujourd'hui à Alger, Oran, Constantine, Sétif, sur la côte, en périphérie, dans les nouveaux pôles urbains, est plus grave. C'est Junkspace avant le développement. C'est l'arrivée du décor sans le bâtiment, du costume sans le corps, de la finition sans le projet.
Venturi et Scott Brown — dont j'avais soutenu la campagne de réhabilitation en 2014 — nous avaient pourtant avertis avec Learning from Las Vegas : il faut savoir lire l'enseigne, le décor, le Strip. Soit. Mais à Las Vegas, au moins, le décor est l'aveu. Personne ne prétend que le Caesars Palace est romain. À Alger-Promotionnel 2026, le décor est imposture pure : on nous vend une vie qu'on n'a pas construite, dans une ville qui n'a pas été pensée, à un prix que ne justifie aucun mètre carré utile, sur un terrain rasé d'une dignité antérieure.
C'est pire que la laideur de 2008. C'est la fausse résolution. C'est l'urbanisme compulsif qui mime, à l'échelle XXL, un ordre qui n'existe nulle part dans le tissu urbain qui l'entoure.

𝗜𝗫. 𝗗𝗲́𝗳𝗶𝗻𝗶𝘁𝗶𝗼𝗻 𝗺𝗶𝘀𝗲 𝗮̀ 𝗷𝗼𝘂𝗿 — 𝗹𝗮 𝗰𝗵𝗿𝗼𝗻𝗼𝗹𝗼𝗴𝗶𝗲 𝗰𝗼𝗺𝗽𝗹𝗲̀𝘁𝗲 𝗱𝗲 𝗹𝗮 𝗖𝗮𝗿𝗰𝗮𝘀𝘀𝗲
Pour fixer la grammaire, voici la séquence complète, telle qu'elle s'écrit en 2026 :
1995 — Carcasse noble. Conçue par l'architecte, portée par la famille, multi-générationnelle, en perpétuelle mutation. Imbrication, redistribution, autofinancement par la rente.
2008 — Carcasse auto-destructrice. Produit du citoyen sans architecte, sous régime de la Loi du CHAOS artisanale. Brute, exhibée, laide mais honnête dans son inachèvement.
2012-2014 — Carcass™ Quintessence. Concept consolidé, projet nominé à l'Aga Khan Award (cycle 2013), formalisé à Venise (2014) comme WYSIWYG, « la Quintessence de l'Architecture », l'architecture Anonyme, intemporelle, présente comme germe dans toutes les métropoles du Sud — et secrètement, dans plusieurs du Nord.
2018 — Carcasse en triade. Romantisme (1995) / Réalisme (le tissu vernaculaire patiemment construit) / Brutalisme (WYSIWYG comme Modernité absorbée). Point de Non-retour. La Greffe.
2026 — Carcasse-décor / Carcass™ 2.0. Produit du promoteur sans urbaniste, sous régime de la Loi du CHAOS désormais capitalisée. Achevée, lisse, gargantuesque, gadgetisée, hors d'échelle, hors de plan, hors de ville. WYSI ≠ WYG. Décadente dans son achèvement même.
L'une était l'œuvre du pauvre sans plan. L'autre est l'œuvre du riche sans plan. Le mètre carré a explosé. Le plan, lui, est toujours absent.

𝗫. 𝗖𝗲 𝗾𝘂𝗲 𝗰𝗲𝗹𝗮 𝗲𝗻𝗴𝗮𝗴𝗲 𝗽𝗼𝘂𝗿 𝗔𝗹𝗴𝗶𝗲𝗿𝘀𝟮𝟬𝘅𝘅
Je signais en 2008 : « Bon réveil. À suivre… ou pas. »
Dix-huit ans après, il faut que ce soit à suivre. Sérieusement, cette fois. Parce que la métropole méditerranéenne dont je porte le projet depuis Algiers20xx — Expo 2035, Jeux Olympiques 2036, Grand Prix 2037, Djisr El-Djazaïr, la baie comme charnière et non comme frontière — n'a aucun sens si la chair même de la ville est en train d'être remplacée, mètre carré après mètre carré, par cette imposture en costume.
Une capitale méditerranéenne ne se construit pas sur une accumulation de résidences sécurisées sans rue, sans arbre, sans trottoir, sans vis-à-vis humain, sans horizon partagé. Elle se construit sur le contraire exact : sur l'espace public dense, sur l'échelle tenue, sur la transition pensée, sur la rue habitée. Et oui — sur des Carcasses, des vraies, patiemment, dans le temps, avec méthode et esprit.
Le promoteur me dira que je suis nostalgique. Que la classe moyenne a droit à sa piscine. Qu'on ne va pas reconstruire la médina. C'est une mauvaise lecture, et je l'écrivais déjà entre les lignes en 1995, en 2008, en 2014, en 2018 :
Je ne défends pas la pauvreté de la Carcasse originelle.
Je dénonce le mensonge de la Carcasse-décor.
L'argent qui finance le mètre carré exorbitant n'a, dans son sillage, financé aucun urbanisme. Aucune voirie digne. Aucun arbre d'alignement. Aucune transition piétonne. Aucun horizon. C'est de l'extraction foncière déguisée en modernité.
C'est, structurellement, la même Loi du CHAOS que celle que je nommais en 2008. Mais désormais portée par ceux-là mêmes qui auraient dû la combattre. Et facturée à ceux qui croyaient l'avoir enfin échappée.

𝗫𝗜. 𝗟𝗮 𝗽𝗵𝗿𝗮𝘀𝗲
La Carcasse de 1995 disait : je deviendrai maison, patiemment, sur trois générations.
La Carcasse de 2008 disait : je n'ai pas eu les moyens de devenir ville.
La Carcasse de 2026 dit : il n'y aura jamais de ville, mais voici la piscine, le badge, la caméra et le crédit.
La première était la promesse.
La seconde était l'auto-destruction du pauvre.
La troisième est l'auto-destruction du riche.
Et c'est la même Loi du CHAOS qui les signe toutes les deux dernières.
L'architecture n'est toujours pas morte. Elle est juste devenue un département marketing.
La Carcasse, elle, n'a pas trahi. C'est nous — architectes, urbanistes, pouvoirs publics, promoteurs, et acheteurs solvables — qui l'avons trahie. La Carcasse noble de 1995 nous regarde encore, du fond d'Oued Romane, en perpétuelle mutation. Elle ne nous juge pas. Elle attend.
« El-Hamiz ne s'est pas improvisé, il s'est construit.
Oued Tarfa ne s'est pas décrété, il s'est imposé.
Patiemment, dans le temps, avec méthode et esprit. »
Cela vaut encore. Cela vaudra toujours. Mais à condition de tenir la ligne — cette ligne, pas l'autre.
Bon réveil. Cette fois sans le « ou pas ».
À suivre.

𝗡𝗮𝗰𝘆𝗺 𝗕𝗮𝗴𝗵𝗹𝗶 — نسيم باغلي
Architecte, Alger — mai 2026

En écho au texte fondateur du 11 septembre 2008.
Et en hommage à mon premier client, Oued Romane, avril 1995.

𝗟𝗶𝗲𝗻𝘀 / 𝗔𝗰𝘁𝗲 𝗜 𝗲𝘁 𝗮𝗻𝘁𝗲́𝗰𝗲́𝗱𝗲𝗻𝘁𝘀 :
De la notion de Carcasse (11 septembre 2008)
Carcass™ — Aga Khan Award for Architecture (2013)
État(s) des lieux — Romantisme, Réalisme, Brutalisme (2018)

#Algiers20xx #Junk #Critical #Thinking #Carcass #CHAOS #WYSIWYG #Architecture #Urbanism